Tuesday, August 24, 1993

« Faurisson » dans Henry Coston, Dictionnaire de la politique française, IV, à paraître [article soumis à l’intéressé pour vérification]


FAURISSON (Robert) – Universitaire, né le 25 janvier 1929 à Shepperton (Grande-Bretagne), de père français et de mère écossaise. Il est lui-même titulaire de la nationalité britannique et de la nationalité française. Agrégé des lettres et docteur ès lettres et sciences humaines, ce spécialiste de littérature française moderne et contemporaine ainsi que de « critique de textes et documents (littérature, histoire, médias) » a enseigné à la Sorbonne et, à partir de 1973, à l’université Lyon-II (université Lumière). Jusqu’alors noté comme «très brillant professeur, chercheur très original, personnalité exceptionnelle», il fut du jour au lendemain privé de facto de toute activité d’enseignement sur l’intervention, en particulier, d’associations juives qui lui reprochaient ses opinions révisionnistes. Par la suite, sa chaire d’enseignement lui fut retirée par Lionel Jospin, ministre de l’éducation, sans recours à la moindre procédure administrative. F. n’avait jamais professé ses opinions dans ses cours. Il est aujourd’hui rattaché au Centre national d’enseignement à distance. Considérant le révisionnisme non comme une idéologie mais comme une méthode, il préconise, en littérature comme en histoire, une relecture particulièrement attentive des textes et des documents. Cette méthode lui a permis de renouveler profondément l’étude de textes littéraires réputés difficiles : voy. A-t-on lu Rimbaud ?, A-t-on lu Lautréamont ?, La Clé des Chimères et Autres Chimères de Nerval. Secrétaire du SNE-sup, il a cotisé au Comité Maurice Audin contre la torture en Algérie ; d’une rare liberté de pensée, il fut, peu après, emprisonné à Riom, en 1962, pour avoir vivement protesté contre l’internement administratif d’un sympathisant de l’Algérie française. Il est membre de l’Union des athées. Reprenant la thèse de l’ancien député socialiste pacifiste Paul Rassinier, revenu de déportation sur un brancard et auteur du Mensonge d’Ulysse (1950, réédité par La Vieille Taupe, 1979), il est considéré comme le principal représentant dans le monde, avec l’Américain Arthur Butz, du révisionnisme historique. Il affirme, au terme de ses recherches, que si l’Allemagne nationale-socialiste a effectivement suivi une politique antijuive et recherché une «solution définitive de la question juive» par l’émigration si possible et la déportation si nécessaire, elle n’a jamais pratiqué une politique d’extermination physique des juifs européens; selon lui, on ne trouve nulle trace d’un ordre, d’un plan, d’un budget pour cette extermination et «l’arme spécifique du crime spécifique», c’est-à-dire la chambre à gaz homicide, est une invention de la propagande de guerre. Parmi les nombreux auteurs révisionnistes, F. est le premier à avoir insisté sur ce qu’il appelle les «impossibilités physico-chimiques de la prétendue chambre à gaz hitlérienne». Il a mis au jour d’importants documents sur les crématoires censés contenir, comme à Auschwitz ou à Birkenau, des chambres à gaz homicides. La controverse sur les chambres à gaz a éclaté à l’occasion de deux articles de F. dans Le Monde (29 décembre 1978 et 16 janvier 1979); un premier article avait été déjà publié dans Défense de l’Occident (juin 1978). Les principaux soutiens qu’il reçut lui vinrent, dès 1979, de l’ultra-gauche, réunie autour du groupe de la Vieille Taupe animé par le militant libertaire Pierre Guillaume. Ceux-ci ont publié un ouvrage collectif, Intolérable Intolérance (La Différence, 1981), qui comprend des contributions de Jean-Gabriel Cohn-Bendit, Éric Delcroix, Claude Karnoouh, Vincent Monteil, Jean-Louis Tristani. C’est aux éditions de la Vieille Taupe qu’en 1980 Serge Thion, chercheur au CNRS, et F., publient Vérité historique ou vérité politique ? La question des chambres à gaz. Cet ouvrage contient aussi une étude du Journal d’Anne Frank (journal dont F. attribue la rédaction, après la guerre, au père de la jeune fille morte du typhus en mars 1945 à Bergen-Belsen). F. a également publié Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’histoire (précédé d’un avis de Noam Chomsky, 1980) et Réponse à Pierre Vidal-Naquet (1982). Il est l’auteur de nombreuses études publiées dans les Annales d’histoire révisionniste (1987-1990), la Revue d’histoire révisionniste (1990-1992) et The Journal of Historical Review (depuis 1980) édité à Los Angeles par l’Institute for HistoricaI Review. Il conseille ou dirige de nombreux travaux en France et à l’étranger. Il a été le conseiller technique du Germano-Canadien Ernst Zündel lors de deux longs procès en 1985 et 1988 à Toronto; ses dépositions à la barre ont fait sensation ; les contre-interrogatoires qu’il inspirait ont été désastreux pour les témoins et les historiens de la partie adverse. Il est à l’origine de l’expertise de l’Américain Fred Leuchter concluant à l’impossibilité d’existence de chambres à gaz homicides à Auschwitz, Birkenau et Majdanek ; d’autres expertises ont conclu dans le même sens. Débatteur redouté, il est interdit d’antenne à la radio et à la télévision françaises. Depuis 1978, il a subi dix agressions physiques dont l’une, le 16 septembre 1989, de la part d’une organisation se dénommant « Fils de la mémoire juive » ; cette agression, où il manqua laisser la vie, fut approuvée par Serge et Beate Klarsfeld ainsi que par François Léotard. De nombreux procès, suivis de lourdes condamnations financières et de peines de prison avec sursis, n’ont, jusqu’à présent, pas réussi à briser l’énergie d’un homme contre lequel, à l’instigation de certaines associations juives, Laurent Fabius a pris l’initiative de réclamer au parlement le vote d’une loi spéciale : la loi Fabius-Gayssot, alias «Lex Faurissonia» (13 juillet 1990) qui interdit toute contestation de la vérité officielle en ce qui concerne l’histoire des crimes contre l’humanité, tels que définis et sanctionnés par le Tribunal militaire international de Nuremberg (1945-1946). «Montrez-moi ou dessinez-moi une chambre à gaz nazie avec l’explication de sa technique et de son fonctionnement» : tel est le défi lancé par F. et pour lequel il continue, dit-il, d’attendre une réponse. François Brigneau a publié : Mais qui est donc le Professeur Faurisson ? (Publications F. B. , 1992).
24 août 1993

Thursday, July 29, 1993

Lettre à Ernst Nolte


Mon cher collègue,


Je vous remercie de votre réponse du 19 juin à ma lettre du 15 mai.


Je vous avais reproché d’avoir employé à notre égard l’expression de «radikaler Revisionismus». Vous me répondez que, pour vous, cette expression n’a rien d’infamant. Reportez-vous à ma lettre du 15 mai. Je vous y disais : « Cette épithète (de « radikal ») implique, que vous le vouliez ou non, une critique... radicale». La question n’était donc pas de savoir quelle était votre intention – non exprimée – mais quels étaient le mot et le fait exprimés. Vous êtes un historien allemand. Vous savez donc parfaitement les implications morales et politiques de cet adjectif qui est encore plus grave en allemand qu’en français, pour les historiens, les journalistes et les hommes politiques de votre pays. Vous n’aviez pas le droit de nous appliquer cet adjectif, surtout sans même avoir rencontré un seul d’entre nous, alors même que, personnellement, je vous avais proposé une telle rencontre.


A la fin de votre lettre, vous écrivez : «Pour terminer, je veux vous dire en toute sincérité la raison qui m’a fait écarter votre aimable proposition de me rendre visite à Berlin.» Précisons d’abord que je vous proposais aussi de vous recevoir à Vichy, où j’habite. Vous m’avouez ensuite, franchement, que vous avez eu peur. Vous avez craint que cette rencontre ne s’ébruite ; ainsi, dites-vous, votre livre se serait trouvé «liquidé» avant son édition. Je comprends cette peur mais vous auriez dû la surmonter. Personnellement, à votre place, j’aurais éprouvé une peur encore plus grande que celle-là : celle d’écrire un livre injuste et mal informé. Les historiens allemands sont décidément bien à plaindre.


En ce qui concerne l’épisode de la vieille juive que vous avez un jour aperçue sur un quai de gare et dans le train, ne craignez-vous pas de spéculer ? Si je compare votre récit du 23 avril avec celui du 19 juin, je relève d’étranges «enrichissements». Vous dites maintenant que, selon toute apparence (Anschein), cette vieille femme était l’épouse d’un «aryen» ; vous ajoutez : d’un «aryen» mort peu auparavant. Vous dites même qu’elle a été déportée à l’Est ! Comment peut-on avancer ainsi, d’un seul et même souffle, deux hypothèses et une certitude ? Là-dessus, vous dites que vous «croyez» qu’une cruauté abstraite de ce genre n’avait pas d’analogie en France. Vous vous trompez. La France est un pays riche en décisions administratives de ce genre (et en cruautés point du tout administratives et réglementaires, et donc d’autant plus horribles dans les faits). La cruauté «abstraite», comme vous dites, et les mesures d’autorité les plus cruelles, mais hypocrites, sont même une spécialité des grandes «démocraties». Pendant et après la seconde guerre mondiale, la police française a mis en camps de concentration, camps de regroupement, camps de transit une quantité de Français et d’étrangers. Tous les camps où ont été internés des juifs avaient reçu (avant mai-juin 1940) et ont reçu (à partir d’août 1944) des foules de non-juifs : Espagnols, Allemands, Autrichiens, «collabos», etc. Les fameuses photos du Vel’ d’hiv’ montrent, vous le savez sans doute, non pas des juifs en juillet 1942 mais des «collabos» en août 1944. Pour moi, les horreurs de l’Épuration, sur laquelle les historiens ont longtemps observé le silence des lâches, ont été telles, en bien des pays d’Europe, qu’elles ne nous autorisent pas à la dénonciation facile, le jour et la nuit, pendant près de cinquante ans, des horreurs «nazies». Juger, c’est comparer. Si nous voulons condamner les atrocités des vaincus, observons d’abord nos propres cruautés, administratives ou non administratives (ces dernières étant, je le répète, forcément plus horribles). Vous ne répondez pas à mes questions des pages 4 et 5.


Vous répondez à ma question sur les «chambres à gaz». Vous écrivez qu’on n’a « en aucune manière apporté la preuve générale et définitive qu’une extermination en masse, notamment par le moyen de gaz toxique, n’a pas eu lieu, et cela ni en acte ni en intention». Vous ajoutez: «Il faudra encore une longue période de recherches et de discussions pour élucider cette question. » Je vous répondrais que nous sommes ici dans le vague. Qu’appellerez-vous, éventuellement, le jour venu, une «preuve générale et définitive» ? Vous croyez certainement que, pendant la guerre de 14, les Allemands n’ont pas coupé des mains d’enfants belges et je suppose que vous ne croyez pas non plus à une foule de récits d’atrocités concernant l’exécution de juifs, pendant la seconde guerre mondiale, par l’eau bouillante (version officielle de Treblinka au procès de Nuremberg : PS-3311), par l’électricité, par des pompes à faire le vide, par le déversement en hauts-fourneaux, etc. De même pour le «savon juif », etc. Voulez-vous me dire, dans chaque cas, quelle est la preuve «définitive» et «générale» qui vous a convaincu qu’il s’agissait de mensonges ? Mais soyons précis en ce qui concerne les «chambres à gaz»: en quoi l’analyse, parmi d’autres, de Germar Rudolf ne prouverait-elle pas qu’il n’y a pas eu de chambres à gaz homicides à Auschwitz et à Birkenau ? Pouvez-vous me nommer des endroits précis où, d’après vous, les Allemands auraient pu gazer des juifs ? Quelles sont les «recherches» que vous appelezde vos vœux ? De quelles «discussions» précises voulez-vous parler sur ce point précis ?


Je vais, moi, répondre à vos questions.


Question n° 1 : Ma réponse est oui. Hitler a considéré les juifs comme, d’ailleurs, la plupart des juifs ont considéré Hitler et continuent de considérer Hitler.


Question n° 2 : Ma réponse est oui. On menace toujours d’anéantissement, particulièrement en temps de guerre. Un ennemi est, par définition, voué, en de tels cas, à l’anéantissement ou à l’extermination. Souvent, on va jusqu’à le déclarer «anéanti» alors qu’en fait il ne l’est pas. J’observe, par ailleurs, que les mots d’anéantissement ou d’extermination, comme ceux de Vernichtung ou d’Ausrottung, sont difficiles à définir. S’agit-il d’un anéantissement physique, d’une extermination physique ? La VIe armée allemande a été exterminée à Stalingrad. Cela veut-il dire qu’il n’y a pas eu de survivants ? Non, bien sûr. Il faut se méfier de mots de ce genre.


Questions 3 à 6: Ces quatre questions n’en forment qu’une que je formulerais ainsi : « Hitler était-il, pour vous, capable de décider le génocide des juifs et d’utiliser, pour cela, la méthode (plus «humaine» dans son esprit) du gazage ? » Ma réponse est que n’importe qui, et, en particulier, les gens qui font profession de lutter pour le Bien contre le Mal, est capable des pires horreurs. Hitler était, à ce titre, capable de décider le génocide des juifs et capable d’utiliser la méthode du gazage, même et surtout si cette méthode lui paraissait particulièrement cruelle. Hitler était capable de commettre le crime de Katyn. Il était capable d’utiliser la bombe atomique contre les populations civiles. Il était capable de redécouper l’Europe à sa fantaisie, en cas de victoire, et de déporter des millions de gens. Il était capable d’une politique colonialiste et impérialiste. Il était capable de cent autres horreurs qu’on lui impute – sans les prouver – ou que ses ennemis ont bel et bien perpétrées.


Cependant, la question pour un historien est moins de savoir si Charles-Quint, Napoléon, Hitler, Roosevelt, Churchill, Staline étaient capables de ceci ou de cela que de savoir si ces gens ont fait ceci ou cela. Pour commencer, ce « ceci » ou ce « cela » ont-ils existé ?


Vous spéculez et vous me demandez de spéculer. Vous pensez qu’il existe des raisons de penser que... et vous me demandez : «Gibt es Grund zu der Annahme, daß...» Vous continuez ainsi: «Darf man annehmen... ?» [Peut-on supposer... ?] ; « War die Macht Hitlers im Dritten Reich so groß, daß er imstande war... ? » [Le pouvoir de Hitler sous le IIIe Reich était-il si grand qu’il était capable... ?]; «Läßt sich die Annahme warscheinlich machen, daß... ? » [Ne peut-on supposer avec vraisemblance... ?] Que de suppositions ! Moi, j’ai fait ces suppositions et puis, après avoir beaucoup travaillé, j’ai vu qu’elles ne correspondaient à rien dans la réalité.


Vous employez des expressions qui exigeraient des définitions. Qu’est-ce, au juste, qu’une «superstructure sans consistance» (luftiger Überbau) par rapport à une force déterminante (handlungsbestimmende Macht) ? Et, surtout, que veut dire «une simple indication ou un signe de tête de Hitler» (eine bloße Andeutung oder [...] ein Kopfnicken) ? Quelle représentation physique vous faites-vous de ces choses-là ? Comment vous imaginez-vous la scène ? Hitler donnerait un signe de tête à quoi ? A qui ? En présence de qui ? Je ne l’imagine pas faisant à un fonctionnaire allemand un «signe de tête» qui équivaudrait à : « Moi, chancelier du Reich, je vous donne l’ordre de lancer une formidable opération de tuerie généralisée au moyen d’abattoirs chimiques; vous avez mon autorisation non écrite ; vous prendrez l’argent où vous voudrez; vous veillerez à ce qu’il n’existe pas la moindre trace du plus grand massacre de l’histoire, un massacre dont je ne veux pas – vous le voyez – prendre la responsabilité devant l’histoire ; salissez-vous, salissez l’armée, la police, mais ne me demandez pas de me salir moi-même.» Puis-je vous demander ici, mon cher collègue, si vous avez lu ce que j’ai écrit de la théorie du «nod» (signe de tête), chère à Christopher Browning ? Et avez-vous lu ce que j’ai écrit sur la théorie, chère à Raul Hilberg, de la « communication de pensée» (consensus mind-reading [...] by a far-flung bureaucracy) ?


En conclusion, voyez à quel point nous sommes dans la spéculation, le vague, la psychologie, la métaphysique et loin, malheureusement, de la recherche des faits vérifiables. Contrairement à ce que vous dites, je ne suis pas un historien empirique et j’espère que, de votre côté, vous n’êtes pas un naïf historien des «idéologies» confiné dans le papier (un «historien de papier»). Je cherche à commencer par le commencement. Je cherche à établir ce qui a bien pu se passer. Si j’agis ainsi, c’est par souci de prudence, par égard pour la logique et par amour, je ne vous le cacherai pas, de la difficulté. Car rien n’est difficile comme de commencer par le commencement et de rechercher la réalité des faits, humblement.


Je me permets d’attendre une réponse à cette lettre. Au reçu de votre réponse, je vous ferai savoir si j’irai, ou non, vous voir à Berlin.


29 juillet 1993

Tuesday, June 29, 1993

Primo Levi sur Auschwitz


Son vrai témoignage en 1947 –
Son faux témoignage en 1976


Né à Turin en 1919, Primo Levi, qui a été interné à Auschwitz (plus exactement, à Auschwitz-Monowitz) de février 1944 à janvier 1945, est mort (accident ou suicide ?) à Turin en 1987. Ingénieur chimiste et écrivain, il est notamment connu pour avoir écrit Se questo è un uomo. Composé de décembre 1945 à janvier 1947, ce récit a été publié en 1947 par un obscur éditeur et réédité en 1958 par Einaudi. En 1961, la version française du récit a été éditée sous le titre de J'étais un homme, aux éditions Buchet-Chastel, dans une traduction de Michèle Causse. En 1987, une autre version française était publiée sous le titre de Si c'est un homme, aux éditions Julliard, dans une traduction de Martine Schruoffeneger ; s'y ajoutait un appendice rédigé en 1976, soit quelque trente ans après la composition du récit. C'est à cette dernière édition de 1987 que je me reporterai ici.

La différence est criante, et même choquante, entre, d'un côté, les quelque cent quatre-vingts pages du récit originel, composé juste après la guerre, et, d'un autre côté, les quelque vingt-cinq pages de l'appendice rédigé trente ans plus tard, pour, nous confie l'auteur, « l'édition scolaire de Si c'est un homme, afin de répondre aux questions qui me sont continuellement posées par les lycéens» ; l'auteur ajoute : «Mais comme ces questions coïncident dans une large mesure avec celles que me posent les lecteurs adultes, il m'a paru opportun d'inclure dans cette nouvelle édition le texte intégral de mes réponses.» Comme on va le constater, sur un même sujet Primo Levi a dit vrai en 1947 et a menti en 1976.

Son vrai témoignage en 1947

Le récit originel est poignant. Peu d'anciens internés d'Auschwitz et de ses sous-camps sont parvenus, comme P. Levi, à évoquer la déchéance physique et morale, les souffrances quotidiennes dues à la faim, à la soif, à l'épuisement physique, à la promiscuité, à la maladie, aux épidémies (de typhus, de dysenterie, de scarlatine), aux mauvais traitements des capos, que ceux-ci fussent des prisonniers de droit commun, des internés politiques, des internés résistants ou des juifs. Encore P. Levi a-t-il eu «la chance», comme il le dit dans la première phrase de sa préface, de n'être déporté à Auschwitz qu'en février 1944, c'est-à-dire à une époque où les conditions de vie s'étaient améliorées par rapport à l'année 1942 où le camp avait été ravagé par de graves épidémies de typhus. Son sort n'en sera pas moins détestable jusqu'au moment – tardif – où il sera employé comme chimiste. Les derniers jours seront à nouveau redoutables, surtout après le départ des Allemands, le 18 janvier 1945, et en attendant l'arrivée des Soviétiques, le 27 janvier. On sait que, le 18 janvier, les Allemands ont évacué le camp, emmenant avec eux vers l'intérieur de l'Allemagne tous les prisonniers valides (pour éviter que les Soviétiques ne les enrôlent dans l'armée ou dans l'industrie) ; ils ont également évacué, parmi les malades ou les bouches inutiles, tous les volontaires, y compris les juifs, qui préféraient partir avec les Allemands plutôt que d'attendre les Soviétiques ; tel fut le cas d'Élie Wiesel et de son père, ainsi que le rapporte l'intéressé dans La Nuit.

Après l'évacuation des Allemands, les prisonniers sont laissés à eux-mêmes ; le camp est touché par des obus ou des bombes soviétiques ; des baraques sont en flammes ; il n'y a plus ni eau ni électricité (les Soviétiques ont détruit la centrale électrique). L'auteur rapporte :

Une saleté indescriptible avait envahi toutes les parties du camp. Les latrines, que naturellement personne ne se souciait plus d'entretenir, étaient toutes bouchées, et les malades de dysenterie (plus d'une centaine) avaient souillé tous les coins [de l'hôpital-infirmerie], rempli tous les seaux, tous les bidons qui servaient pour la soupe, toutes les gamelles. On ne pouvait faire un pas sans regarder où on mettait les pieds ; il était impossible de se déplacer dans le noir. En dépit du froid qui était toujours intense, nous pensions avec horreur à ce qui arriverait en cas de dégel : les infections se propageraient sans recours possible, la puanteur deviendrait insupportable, et, la neige une fois fondue, nous resterions définitivement privés d'eau [1].


Les chambres à gaz dans le récit originel

Dans le récit originel, composé juste après la guerre, les chambres à gaz ou le gaz sont très rarement mentionnés ; toute précision sur l'emplacement de ces chambres, sur leur structure, sur leur fonctionnement, sur la nature du gaz employé et sur le rendement est absente ; pour commencer, à l'exception d'une seule occurrence, l'expression « chambre à gaz » n'apparaît qu'au singulier. Aucun interné, apparemment, n'a vu ni cette chambre à gaz, ni le Sonderkommando ; en effet, l'auteur écrit : « la fameuse chambre à gaz dont tout le monde parle [2] » , ou, sur le mode de l'interrogation : « C'est donc vrai ce qu'on raconte : les sélections, les gaz, le crématoire ? [3] » ou encore : « On parle du Sonderkommando [4]. » Il s'agit donc d'une rumeur, au demeurant très vague, dont on ignore si elle prend sa source dans une réalité quelconque.

Dans ce récit de 1947, j'ai relevé, en quelque cent quatre-vingt pages, huit occurrences de « chambre(s) à gaz » et de « gaz » (les mots importants sont en italique) :

— Ceux que le hasard faisait descendre du bon côté entraient dans le camp ; les autres finissaient à la chambre à gaz [5].

— Pour être soigné au K. B. [Krankenbau : hôpital-infirmerie], en effet, il faut être enclin à guérir, la propension contraire conduisant directement du K.B. à la chambre à gaz [6].

— Quand bien même aujourd'hui serait mon dernier jour, et cette chambre, la fameuse chambre à gaz dont tout le monde parle, que pourrais-je y faire [7] ?

— C'est donc vrai ce qu'on raconte : les sélections, les gaz, le crématoire [8] ?

— Tous les musulmans [internés atteints de cachexie] qui finissent à la chambre à gaz [...] [9].

— [La cloche sonne indiquant qu'il faut rester dans les baraques :] cela se produit quand il y a sélection pour que personne ne puisse y échapper, et quand les sélectionnés partent à la chambre à gaz pour que personne ne les voie partir [10].

— Beppo le Grec [...] qui partira après-demain à la chambre à gaz, qui le sait [...] [11].

On parle de Sonderkommando, le Kommando spécial préposé aux chambres à gaz et aux fours crématoires, qui est lui-même périodiquement exterminé et tenu rigoureusement isolé du reste du camp [12].

Son faux témoignage en 1976

Dans l'appendice, rédigé environ trente ans après la guerre, les chambres à gaz ou le gaz sont, proportionnellement au texte, très souvent mentionnés ; des détails (il est vrai, plutôt vagues) sont donnés, qui concernent l'emplacement des chambres à gaz, leur structure, leur fonctionnement, la nature du gaz employé et le rendement ; dans toutes les occurrences, l'expression de « chambres à gaz » n'apparaît qu'au pluriel. Sauf en une occurrence [13], ces « chambres à gaz » sont présentées comme une réalité et non plus comme une rumeur ou un on-dit.

Dans cet appendice de vingt-cinq pages (environ trente pages si la typographie en était la même que pour le récit), j'ai relevé onze occurrences de « chambres à gaz » et de « gaz » (les mots importants sont en italique) :

— L'extermination méthodique et industrialisée de millions d'êtres humains, les chambres à gaz, les fours crématoires, l'exploitation abjecte des cadavres, tout cela devait rester caché et le resta effectivement pendant toute la durée de la guerre, sauf pour un nombre restreint d'individus [14]. »

— Au lieu d’« extermination » on écrivait « solution définitive », au lieu de « déportation » « transfert », au lieu de « mort par gaz »« traitement spécial » et ainsi de suite [15].

— Ces longues heures (et parfois ces longs jours) d'attente qui précédaient leur entrée dans les chambres à gaz [16].

Les chambres à gaz étaient en effet camouflées en salles de douches, avec tuyauteries, robinets, vestiaires, portemanteaux, bancs, etc [17].

— Il suffit de rappeler que les chambres à gaz d'Auschwitz furent testées sur un groupe de trois cents prisonniers de guerre russes [18].

— Birkenau, qui alla jusqu'à contenir soixante mille prisonniers, dont quarante mille femmes, et où étaient installés les fours crématoires et les chambres à gaz [19].

— Vous remarquerez, par exemple, que je n'ai pas cité les chiffres du massacre d'Auschwitz, pas plus que je n'ai décrit le mécanisme des chambres à gaz et des fours crématoires ; cela parce que ce sont des données que je ne connaissais pas quand j'étais au Lager [camp de Monowitz], et que je n'ai possédées que par la suite, en même temps que tout le monde [20].

— A partir de 1941 environ, les Lager [camps] allemands deviennent de gigantesques machines de mort : les chambres à gaz et les fours crématoires avaient été délibérément conçus pour détruire des vies et des corps humains par millions : l'horrible record en revient à Auschwitz, avec vingt-quatre mille morts en une seule journée au mois d'août 1944 [21].

— [Ce massacre] n'épargnait même pas les enfants, qui furent tués par milliers dans les chambres à gaz, cas unique parmi toutes les atrocités de l'histoire de l'humanité [22].

— Le moyen même qui fut choisi (après de minutieux essais) pour opérer le massacre était hautement symbolique. On devait employer, et on employa, le gaz toxique déjà utilisé pour la désinfection des cales de bateaux et des locaux envahis par les punaises ou les poux [23].

— Les convois de victimes à envoyer aux chambres à gaz ou à évacuer des Lager [camps] proches du front avaient la priorité sur les trains militaires [24].

Différences entre le vrai et le faux témoignage

Un simple calcul arithmétique montre combien « les chambres à gaz » et les mentions de « gaz » ont proliféré entre le récit de 1947 et l'appendice de 1976. Supposons que le pluriel « chambres à gaz » implique l'existence de deux chambres à gaz. On obtient ainsi, pour un texte de cent quatre-vingts pages, neuf occurrences du mot « gaz », soit une mention pour vingt pages, tandis que, pour un texte de quelque trente pages, on relève vingt occurrences du même mot, soit une mention pour chaque page et demie. Ainsi le témoin a-t-il multiplié, au moins par treize, les « réalités » dont il prétend rendre témoignage. Cette inflation quantitative d'au moins 1300% s'accompagne, on l'a vu, d'une majoration qualitative tout aussi remarquable. Autant, dans le premier texte, la chambre à gaz est plutôt de l'ordre de la rumeur et, par conséquent, vague, autant, dans le second texte, l'auteur s'est efforcé de donner à ses chambres à gaz (toujours au pluriel) un peu de consistance physique.

Avant d'en venir à la description du processus qui conduit à transformer, avec le temps, un vrai témoignage en un faux témoignage, arrêtons-nous un instant sur une observation des plus simples : le cas, à lui seul, de P. Levi et l'expérience dramatique que ce juif a vécue de la résistance armée, de la déportation et de l'internement dans le camp d'Auschwitz, prouvent que les Allemands n'ont jamais pu avoir une politique d'extermination physique des juifs et n'ont jamais conçu, construit et utilisé des abattoirs chimiques pour mener à bien cette politique.

P. Levi était une preuve vivante qu'il n'y a pas eu de génocide

Si, comme on ose l'affirmer, les Allemands avaient pratiqué une politique d'extermination des juifs, ni P. Levi, ni tant d'autres juifs qui sont nés au camp d'Auschwitz ou qui y ont vécu, n'auraient survécu à la guerre. Un paradoxe veut même que sa qualité de juif ait valu à P. Levi le fait de n'avoir pas été fusillé peu après son arrestation le 13 décembre 1943. Comme l'écrit son ami Ferdinando Camon, « les fascistes l'avaient capturé en tant que partisan (il avait encore un pistolet sur lui), et il s'était déclaré juif afin de n'être pas fusillé immédiatement [conformément, ajouterons-nous, aux conventions internationales en vigueur]. Et c'est en tant que juif qu'il fut livré aux Allemands. Les Allemands l'envoyèrent à Auschwitz et ce fut Auschwitz qui fit de lui un écrivain [25]. » A Auschwitz, comme il le dira lui-même [26], c'est à peine s'il verra des SS. Assigné aux usines de Monowitz, il y sera blessé par la chute d'une poutrelle en fonte [27]. Il est hospitalisé. Au Krankenbau, où il est soigné, la soupe lui est servie au lit, il ne fait pas froid, il ne travaille pas, il peut faire la sieste [28]. Soit dit en passant, c'est là qu'on lui parle des « sélections » et des « gaz » ; un juif polonais le désigne à leurs camarades comme « l'Italien qui ne croit pas aux sélections [29] ». Il a la visite d'un compatriote, dont il dit : « [Il] a une très légère entérite, il est là depuis vingt jours, il s'y trouve bien, se repose et engraisse ; il se fiche pas mal des sélections et il a décidé de rester au K.B. jusqu'à la fin de l'hiver, coûte que coûte [30]. » P . Levi restera une vingtaine de jours au K.B. [31].

Le 11 janvier 1945, il contracte la scarlatine :

— Et [je] fus à nouveau hospitalisé au K.B. Infektionsabteilung [section des maladies infectieuses] : une petite chambre en vérité très propre, avec dix couchettes sur deux niveaux : une armoire, trois tabourets, et le seau hygiénique pour les besoins corporels. Le tout dans trois mètres sur cinq [32].

On lui administre de fortes doses de sulfamides [33], produit rare, à l'époque, en Europe. Il fera la connaissance d'un juif hollandais du nom de Lakmaker, âgé de dix-sept ans, grand, maigre, affable :

— Il était alité depuis trois mois et on se demande comment il avait échappé aux sélections [34]. Il avait d'abord eu le typhus, puis la scarlatine ; entretemps nous avions décelé chez lui une grave malformation cardiaque, et pour finir il était couvert d'escarres au point de ne pouvoir rester allongé que sur le ventre. Avec tout ça, un appétit féroce [35]. Lakmaker allait mourir quelques semaines après l'arrivée des Russes à l'infirmerie russe provisoire d'Auschwitz [36].

Il est évident que, si les Allemands avaient conduit une politique d'extermination physique des juifs, ils n'auraient pas, à Auschwitz, préservé la vie de P. Levi, ni celle de ce juif hollandais et, après la guerre, P. Levi n'aurait pas rencontré à Katowice des rescapés juifs comme Schenk et Alcalai [37] ou, à Dortmund, en Allemagne fédérale, le rabbin Mendi [38], décrit comme « fluet, fragile »[39] ; Mendi, « le rabbin moderniste », était venu de la Russie subcarpatique [40].

Le processus du faux témoignage

Selon un processus que j'ai observé chez de nombreux rescapés d'Auschwitz ou d'autres camps de concentration, P. Levi ne ment pas d'emblée mais se trouve graduellement conduit, entre 1947 et 1976, à mentir sur son expérience d'Auschwitz.

Pour commencer, cette expérience a été atroce, d'une atrocité vraie, quotidienne, sans rien de spectaculaire et, par conséquent, difficile à décrire. Le besoin de relater cette expérience et d'en faire sentir le caractère révoltant conduit à légèrement pimenter le récit d'inventions qu'en un premier temps on n'ose tout de même pas certifier vraies ; on se fait l'écho de rumeurs épouvantables qui enveloppent les réalités d'une sorte de halo sulfureux ; on crée une atmosphère ; on ne prétend pas avoir vu le diable mais on rapporte que d'autres l'ont vu.

Puis, les années passant, on s'en entretient avec d'autres survivants et surtout on lit ce qui s'est écrit sur le sujet ; on finit par intéresser des auditoires qui n'ont pas connu cette expérience, des auditoires à la fois complaisants et exigeants : d'une part, ils sont prêts à croire aux pires horreurs mais, d'autre part, il faut leur en fournir de toujours plus fortes, sous peine de les décevoir. C'est alors que, pour répondre à leur attente, on va puiser dans le fond d'une sorte de tradition écrite et orale. On va « enrichir » sa propre expérience de l'expérience supposée des autres et on va s'inspirer des ouvrages prétendument historiques et savants consacrés au sujet.

Peu à peu on en viendra ainsi à ne plus clairement distinguer entre ce qu'on a vécu et ce qu'on a trouvé chez autrui. Le petit mensonge deviendra un gros mensonge qui, lui-même, se mettra à enfler jusqu'à nourrir un mythe nécessaire aux chaudes retrouvailles entre gens qui ont subi les mêmes vraies souffrances et qui, par solidarité, se prêteront main forte dans la défense et l'illustration du récit de leur odyssée.

C'est le mensonge d'Ulysse.

Vrai témoin en 1947, P. Levi est, progressivement, devenu faux témoin en 1976.

Il a cédé à la tentation du mensonge d'Ulysse ; Paul Rassinier, lui, y a résisté [41].

29 juin 1993



Notes

[1] P. Levi, Si c’est un homme, p. 176.

[2] Id., p. 51.

[3] Id., p. 55.

[4] Id., p. 159.

[5] Id., p. 19.

[6] Id., p. 48.

[7] Id., p. 51.

[8]  Id., p. 55.

[9] Id., p. 96.

[10] Id., p. 135.

[11] Id., p. 138.

[12] Id., p. 159.

[13] Id., p. 201.

[14] Id., p. 193.

[15] Ibid.

[16] Id., p. 198.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Id., p. 199.

[20] Id., p. 201.

[21] Id., p. 201-202.

[22] Id., p. 202.

[23] Id., p. 209.

[24] Id., p. 210.

[25] F. Camon, « Chimie, Levi, la mort », Libération, 13 avril 1987, p. 29.

[26] P. Levi, op cit., p. 190.

[27] Id., p. 47.

[28] Id., p. 53.

[29] Id., p. 55.

[30] Id., p. 57.

[31] Id., p. 60.

[32] Id., p. 162.

[33] Id., p. 163.

[34] Sélection (en polonais du camp : « Selekcja ») : « Personne ne sait rien de précis, mais tout le monde en parle, même les ouvriers libres, polonais, italiens et français que nous rencontrions en cachette sur notre lieu de travail » (id., p. 133).

[35] Id., p. 179.

[36] Id., p. 186.

[37] Id., p. 186.

[38] Id., p. 204.

[39] Id., p. 73.

[40] Id., p. 111.

[41] Sur une invention un peu « forte » de P. Levi, on consultera Pierre Marais, En lisant de près les écrivains chantres de la Shoah. Primo Levi, Georges Wellers, Jean-Claude Pressac, Paris, La Vieille Taupe, 1991, p. 7-21.