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Wednesday, September 7, 2011

L'Affaire Faurisson vue de Clermont-Ferrand en 1980-1981

« L'Affaire Faurisson » a vraiment commencé, en France et à l'étranger, vers la fin de l'année 1978 et au début de l'année 1979. En France elle a donné lieu à de tels débordements de haine, à de telles vitupérations et condamnations que les universitaires – race, en général, d'enfants sages issus de parents sages – en ont été comme pétrifiés. Pour ma part, je me souviens que mes « chers collègues », sans exception, du jour au lendemain, m'ont totalement abandonné aux coups, physiques ou autres. Parfois, soucieux de se dédouaner parce qu'ils avaient été de mes amis, ils ont participé à l'hallali.

Le seul universitaire qui, à ce moment-là, a eu l'audace de me manifester quelque sympathie a été un professeur d'histoire, appartenant à une autre université que celles de Lyon. Un jour, il s'est rendu à mon domicile, à Vichy, il a sonné, j'ai ouvert ma porte et, là, je lui ai entendu me dire d'un seul souffle :

Faurisson, je viens te demander pardon parce que je me suis conduit comme un lâche et que je continuerai à me conduire comme un lâche.

Il a tenu parole et je le comprends.

Il faut avoir vécu ces temps héroïques où mettre en doute l'existence de la Sainte Trinité du prétendu Génocide des juifs, des prétendues Chambres à gaz nazies et des prétendus Six Millions de juifs exterminés paraissait le comble de l'aberration. Bien des gens de mon plus proche entourage m'ont à cette époque fait sentir leur gêne ou leur désarroi : je devais être fou ou nazi pour ainsi « nier l'existence des camps de concentration » (sic).

Pour être exact, je dois dire que, sous l'impulsion de Pierre Guillaume (qui n'était pas, lui-même, un universitaire) et de Serge Thion (qui appartenait au CNRS), il s'est trouvé quelques rares enseignants ou universitaires, parfois juifs, pour m'apporter leur soutien et puis... pour s'éclipser ensuite dans la nature.

Avant d'enseigner d'abord à la Sorbonne, puis à la Sorbonne Nouvelle-Paris III, j'avais été, de 1963 à 1968,  professeur au Lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Parmi mes collègues se trouvait un jeune professeur de lettres qui, des années plus tard, au moment de mes tribulations, allait faire preuve, à deux reprises, d'un étonnant courage.

On pourra le constater à la lecture des deux articles ci-joints que j'ai retrouvés il y a quelque temps dans mes archives. Ces articles étaient signés du nom de leur auteur. Si je ne crois pas nécessaire d'indiquer ici ce nom, c'est que j'ignore ce que l'intéressé, trente ans après les avoir écrits, peut bien encore en penser. Je sais seulement qu'il est à la retraite et souffrant. 

C'est égal : un athée notoire aura été, dans la partie la plus éprouvante de sa vie, défendu dans les colonnes d'un hebdomadaire catholique, Le Semeur-Hebdo. Plus tard, il frappera à la porte de l'Union des athées, une Union dont le statut prévoyait que tout le monde pouvait en faire partie et que personne ne pouvait en être exclu. 

Las ! Malgré l'appui que j'ai pu trouver au sein de cette Union auprès de quelques esprits distingués, une cabale montée par le président est parvenue à chasser l'intrus. Le Statut a été changé et l'excommunication prononcée. Selon le mot de Pierre Guillaume, « Faurisson a été chassé de l'Union des athées parce qu'on l'a trouvé pas trop catholique ». 

7 septembre 2011

***

Le Semeur-Hebdo est une publication de l’Évêché de Clermont-Ferrand.


Le premier article ci-dessous (29 mai 1980) porte sur le livre de Serge Thion, Vérité historique ou vérité politique ? / Le dossier de l’affaire Faurisson / La question des chambres à gaz, 1980, 352 p.

Le second article (15 janvier 1981) porte sur le livre de Robert Faurisson, Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’Histoire / La question des chambres à gaz, précédé d’un avis de Noam Chomsky, 1980, XXIV – 280 p.

L’auteur de ces deux articles obtiendra son doctorat ès lettres et sciences humaines en 1988 et, jusqu’à l’âge de prendre sa retraite, enseignera la langue et la littérature françaises dans une université de Clermont-Ferrand.


- 1 - ROBERT FAURISSON : LE CHEVALIER RAJAX

Connaît-on dans le grand public « l’affaire Faurisson » ? Je ne sais. Quoi qu’il en soit et quoi qu’il m’en coûte, je considère comme un devoir de parler du livre Vérité historique ou vérité politique ?, édité par la Vieille Taupe.

De quoi s’agit-il ? Robert Faurisson est un professeur de lettres qui a émerveillé et surtout éveillé des générations d’élèves, puis d’étudiants. Il émane de son nom un fumet de scandale, ou du moins de provocation, parce qu’il n’a pas son pareil pour « récurer les textes ». Il y a en lui, sans le côté « concierge », la passion d’un Henri Guillemin, pour que les mots dégorgent leur sens et non celui qu’on veut leur prêter. Robert Faurisson (qui a écrit des textes percutants sur Rimbaud, Lautréamont, Nerval…) s’est spécialisé dans la critique des documents. Ses étudiants ont baptisé sa méthode « la lessive Ajax »[1].

Jusque là rien que de très louable : faire dire aux mots leur dernier mot, comme dit Audiberti, c’est salutaire ! Seulement, Faurisson, avec une rage de convaincre qui l’honore, mais qui agace certains, essaie de prouver que les chambres à gaz du nazisme n’ont pas existé ! Ce n’est pas une lubie : toute une école (dite « révisionniste ») s’évertue, preuves en livres, d’établir qu’il s’agit d’un mythe. Alors là, c’en est trop ! On traite Robert Faurisson de « nazi », de « fasciste », j’en passe et des plus dures. L’an dernier, toute une affaire de presse a excité différents milieux, au point que Robert Faurisson a été l’objet d’attaques, tant morales que physiques !

Le livre de Serge Thion fait scrupuleusement l’historique de « l’affaire » en montrant combien les mensonges ont été accumulés. Le problème est simple : Robert Faurisson fait une œuvre d’historien, il essaie de prouver sérieusement sa conviction, mais jusqu’à présent on ne prend pas la peine de lui répliquer honnêtement.

Je n’ai personnellement pas encore assez d’éléments pour juger du fond de la thèse (« les chambres à gaz n’ont pas été utilisées pour l’extermination massive des déportés »), mais je considère que toute tentative de discréditer une position avant même de l’avoir discutée est une attitude indigne. Je respecte profondément la douleur des déportés et des familles de déportés, mais je ne vois pas en quoi la recherche d’une vérité historique est d’avance une marque de dépravation humaine. Le livre de Serge Thion est un acte de courage.

Si l’on veut éviter le retour de quelque fascisme que ce soit, il convient d’être vigilant certes, mais non en utilisant les armes du totalitarisme.

Au fond, Faurisson est un maniaque de la vérité : peut-être se trompe-t-il, mais il est sûr qu’il ne cherche pas à tromper. Les kilos de documents qu’il a réunis le prouvent. Faurisson ne nie pas l’horreur nazie, il croit que « le mythe des chambres à gaz » n’ajoute rien à cette horreur. Qu’il y ait une pointe de délectation dans sa certitude n’est pas une injure envers les victimes du nazisme, mais la satisfaction d’avoir servi, quoi qu’il lui en coûte, l’approche de ce qu’il estime être la vérité historique.


- 2 - IL FAUT REPARLER DE ROBERT FAURISSON

Impossible de ne pas prendre parti dans cette affaire sans aborder les problèmes de façon personnelle, et sans révéler, au nom de la vérité, ce qui me conduit à mettre mon grain de sel dans une histoire trouble et mouvementée.

J’ai connu Robert Faurisson en 1968 et 1969 au lycée Blaise Pascal. Il était un excellent collègue, redoublant de vivacité d’esprit, de rigueur intellectuelle, et de non-conformisme salutaire.

Je connais un tout petit peu l’homme : c’est une forte individualité, tenaillée par le souci d’éclaircir les mystères ou les mensonges. Il traque inlassablement depuis vingt ans les à-peu-près, les falsifications, les mythes, tant en littérature que dans la vie. Quand d’autres se satisfont d’interprétations hâtives (souvent fautives), il va plus loin, ne négligeant aucun détail. Ses travaux sur Rimbaud, Lautréamont et Nerval (dont une thèse en Sorbonne) lui ont valu une renommée au parfum de scandale, dont il ne manque d’ailleurs pas de jubiler.

Pourquoi diable, disent certains, ne s’est-il pas contenté de ses chères lettres françaises ? Quelle mouche à fiel l’a piqué ? Qu’est-ce qui le fit courir en France et à l’étranger pour prouver que les « chambres à gaz » n’ont pas été utilisées à des fins d’extermination massive ? Qui peut sonder les reins et le cœur de Faurisson ? Je n’ai pas de réponse et ne vois guère comment violer ce secret. Ce que je sais, par contraste, c’est que Faurisson argumente avec des faits, avec des textes et qu’il contraint souvent ses interlocuteurs à remettre en question certains témoignages.

Je ne me passionne pas pour cette question des « chambres à gaz » en tant que telle mais pour « l’affaire Faurisson ». L’horreur nazie est insupportable même sans les « chambres ». Je m’excuse de faire cet aveu, mais j’ai tenu à manifester au lendemain de l’attentat de la rue Copernic. Si je parle de Faurisson ici ce n’est pas pour soutenir sa thèse mais seulement pour qu’on ne le juge pas sans le lire, pour qu’on ne l’accuse pas de vouloir falsifier l’histoire. Ce procès d’intention est indigne. Jusqu’à présent, c’est Faurisson qui accumule, semble-t-il, le plus de documents vérifiables. Il est l’un des rares à faire une scrupuleuse critique des témoignages. Peut-être est-il le seul.

Or voilà que sept associations d’antiracistes, d’anciens résistants et d’anciens déportés le traînent en justice et l’accusent de « falsifier l’Histoire ». Faurisson vient d’écrire, aux éditions de la Vieille Taupe, un mémoire en défense où il analyse, entre autres choses, comment on a dénaturé le journal de Johann-Paul Kremer, médecin à Auschwitz. Le témoignage dont se servent les accusateurs de Faurisson a été en fait l’objet de traductions douteuses ou tronquées.

Ce nouveau livre fait beaucoup parler de lui actuellement parce qu’il est préfacé par un linguiste juif américain de renommée mondiale, Noam Chomsky. Ce dernier, sans entrer dans le débat, prêche inconditionnellement la liberté d’expression. C’est une position courageuse.

Le grand tort actuel de Robert Faurisson est sans doute de s’être révélé prématurément. Les plaies laissées par le nazisme sont encore vives. Le temps d’écrire objectivement sur l’holocauste n’est pas venu. Voulant parler trop tôt de ses recherches critiques il a couru et attrapé le risque de l’incompréhension voire du mépris. Mais aurait-il seulement pu retarder ses révélations ! Ses recherches sentant le soufre, elles ont vite incommodé des hommes dont il faut respecter par ailleurs le destin douloureux et qui ont cru revoir surgir le spectre horrible du nazisme. Ces parents de déportés ont tout de suite condamné Faurisson. Leur réaction est compréhensible mais elle n’est pas forcément juste.

Surtout ne pas juger sans avoir écouté l’accusé.


[1] Erreur : « la méthode Ajax ».

Sunday, January 18, 2009

Entretien avec «National-Zeitung»

1. Wittgenstein disait: «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire». Ne parlons donc que de ce qu’il est permis de parler.

Il y a 80 ans, le 25 janvier 1929, vous êtes né à Shepperton, près de Londres. Quand avez-vous vu la France pour la première fois?

Mon père travaillait à Londres pour la Compagnie (française) des Messageries Maritimes. En 1931, mes parents se sont rendus à Tamatave (Madagascar) où ils se sont mariés et où est né mon frère Philippe. J’ai été confié aux parents de mon père qui habitaient à Saint-Mandé, près de Paris. En 1934, je rejoindrai mes parents à Saïgon. En 1935, je suis allé pour la première fois de ma vie dans une école anglaise à Singapour. En 1936, j’ai continué mes études en anglais dans une école américaine à Kobé (Japon). Je ne regagnerai la France qu’à la fin de 1936. Se moquant de mon accent, mes camarades de classe m’appelaient «l’Angliche». Par la suite, j’ai fait toutes mes études secondaires ou supérieures en France, notamment dans une école de jésuites à Marseille (1941-1943), au Collège Stanislas à Paris (1943-1946), au Lycée Henri-IV, à la Sorbonne, ...

2. Votre père était français, votre mère écossaise. Vous sentez-vous français, écossais, tous les deux, ou encore européen?

Je me sens français. Je ne connais pour ainsi dire pas l’Ecosse. «Se sentir européen»? Je ne vois pas trop à quoi cela peut correspondre. Mon père prétendait que j’étais marqué par mon ascendance écossaise. Je suppose qu’il voulait dire par là que je manifestais une hardiesse, une détermination et une indépendance d’esprit qui pouvaient déconcerter les Français, lesquels, sauf en temps de guerre ou de révolution, sont plutôt raisonnables et moins obstinés qu’ils ne se l’imaginent.

3. Êtes-vous un homme de droite, de gauche, du centre — ou rien de tout cela?

Tout cela, selon l’humeur du jour et les circonstances. Je n’ai aucun goût pour le maniement des théories ou des idées politiques mais j’aime à m’engager dans telle ou telle action aux côtés de gens qui peuvent avoir, eux, une théorie ou une idée politique. J’aime l’action précise pour une cause précise. Samedi dernier, j’ai participé à une manifestation en faveur de la Palestine. [Là où j’habite] cette manifestation était conduite principalement par le Parti communiste. J’ai horreur du vague et de l’abstraction, en particulier du vague communiste et de l’abstraction communiste, mais je peux, à l’occasion, m’associer à une initiative de gauche, de droite ou du centre. Je suis athée.

4. Est-ce par hasard que vous avez choisi un auteur aussi énigmatique que Lautréamont pour sujet de votre thèse de doctorat? Etiez-vous attiré par les énigmes de sa biographie?

Ce n’est nullement par hasard que je me suis intéressé aux œuvres d’Isidore Ducasse (1846-1870) et, en particulier, à ce qu’il a appelé Les Chants de Maldoror [par le Comte de Lautréamont] (1870). Ses œuvres avaient la réputation d’être d’une haute et mystérieuse inspiration. J’ai voulu aller voir ce mystère de près. Je l’ai fait méticuleusement. J’ai découvert qu’il s’agissait en réalité d’une sorte de farce ou de mystification. Le plus fort est qu’il avait lui-même fait cette révélation à son lecteur dans un très bref passage, tout à la fin de son livre. Mais rares sont les lecteurs attentifs. La plupart aiment à rêver ou à philosopher ou à éprouver des sentiments.

5. Il y a une vieille tradition de germanophilie chez les penseurs et littérateurs français. Je pense à Madame de Stael, à Stendhal (dans son livre De l’amour), à Gérard de Nerval, qui considérait l’Allemagne comme «notre mère à tous». Cette tradition reste-t-elle encore vivante?

Je crains que cette tradition n’ait disparu chez les intellectuels mais je crois pouvoir vous assurer que, dans le peuple français, on continue de nourrir une certaine germanophilie. C’est contre les Anglais et les Américains que le peuple français reste critique, hostile ou réservé. Quant à Nerval, il était amoureux de l’Allemagne. Si, en particulier, vous déchiffrez les confidences qu’il a faites dans les poèmes merveilleux et énigmatiques des Chimères, vous vous apercevez que Nerval avait horreur du froid, de la nuit, de la neige, du nord et de celui qu’il appelait le «duc Normand», c’est-à-dire Wellington, le vainqueur de Napoléon (réincarnation des Césars de l’Antiquité païenne). Il n’aimait pas les barbares du Nord, c’est-à-dire les Anglais. En revanche, il aimait le soleil, le sud, l’Italie antique, l’Orient et, pour lui, Berlin, si l’on peut dire, ne se situait pas au Nord mais à l’Est, comme une porte ouverte sur l’Orient, d’où, dit-on, nous sont venues les lumières de l’esprit.

6. Vous auriez pu éviter toutes les poursuites judiciaires en vous installant en Grande-Bretagne car vous n’êtes seulement citoyen français mais aussi sujet britannique? Pourquoi n’avez-vous pas choisi cette voie?

J’aime trop la France ainsi que les Français et les Françaises. Je ne pourrais me passer d’entendre et de pratiquer la langue de Molière, de La Fontaine, de Victor Hugo, de Céline et des plus humbles de mes vrais compatriotes.

7. Vous avez enseigné à la Sorbonne, puis à l’Université Lumière de Lyon. Vos spécialités ont été d’abord la «littérature moderne et contemporaine», puis la «critique de textes et documents (littérature, histoire, médias)». Quelle sorte de littérature peut vous émouvoir aujourd’hui?

Un jour on a demandé à Céline: «Pourquoi écrivez-vous?» Sa réponse, gouailleuse, a été: «Pour rendre les autres illisibles». Dans mon cas, il a réussi. Je ne lis plus guère que Céline. Je l’admire pour son génie, son humanité, sa maîtrise de toutes les langues françaises (argotique, populaire, familière, soutenue, guindée, aristocratique), sa force comique surtout. Il est un lyrique dénué de tout chiqué, un satiriste à la Juvénal, un poète épique. Vous l’avez peut-être noté, il n’est pas d’épopée possible pour un vainqueur; le vainqueur a gagné; il ne bouleverse donc pas les coeurs. Seul le vaincu, frappé de malheur par les dieux au terme d’un long combat, peut avoir vécu une épopée. L’Allemagne a connu une incomparable tragédie, un naufrage sans pareil, une grandiose épopée. Qui jusqu’ici s’est montré capable d’écrire une épopée de l’Allemagne vaincue? La réponse est: un cavalier français blessé en 1914 par des balles allemandes, un gentilhomme, Céline, alias Louis-Ferdinand des Touches (de Lentillière), une sorte de hobereau déclassé, proche du petit peuple. L’épopée de l’Allemagne tient en trois livres de Céline: D’un château l’autre, Nord et Rigodon. Les céliniens appellent cet ensemble «la trilogie allemande». Il s’agit d’un «monument plus durable que l’airain» (monumentum aere perennius, disait le poète Horace).

8. Avez-vous une proposition à suggérer pour mettre fin à la tragédie en Palestine?

J’ai mieux qu’une simple proposition. J’ai une solution, et qui ne tuerait personne. La loi française et la loi allemande m’interdisent de vous en dire plus.

9. Comment Dieudonné va-t-il? Il est devenu la cible du maire de Paris qui a indiqué qu’il veut empêcher l’humoriste de jouer dans tous les théâtres publics de la Ville lumière.

Dieudonné va bien, mais que va-t-il devenir? Il a une sensibilité d’artiste. Un artiste peut-il longtemps résister au boycottage? Ce qu’il a osé faire le 26 décembre 2008 au Zénith, à Paris, devant 5 000 personnes, tient de l’héroïsme. Le contraste est venu quelques heures plus tard quand le monde entier, et non plus seulement 5000 personnes, a eu le spectacle de la plus infâme lâcheté avec l’agression perpétrée par les Israéliens contre Gaza. Le maire de Paris, Bertrand Delanoë, joint sa voix à celle des puissants. Il s’enflamme, s’excite et se surexcite contre Dieudonné et Faurisson. Il multiplie menaces et provocations. Il cherche à susciter un grave incident ou même un accident mortel à l’occasion de mon passage, prévu pour le 29 janvier, au théâtre privé qui appartient à Dieudonné. Ma propre réponse est connue. Le 29 janvier, je serai là où l’on m’attend et, s’il nous arrive quelque malheur, j’en tiendrai Bertrand Delanoë pour «responsable et coupable». Je vais lui écrire en ce sens.

Paru en allemand, le 21 janvier 2009: «Faurisson, comme on ne le connaît pas».

Friday, January 25, 2002

Mon révisionnisme littéraire



(Entretien avec un universitaire. Enregistrement sur CD. Le texte ne reproduit pas nécessairement tout le contenu de l’entretien et il n’en suit pas toujours le fil).
Les révisionnistes veulent savoir si ce qu’on dit est vrai, c’est-à-dire vérifiable. Ils s’efforcent de parvenir à l’exactitude.
On peut être révisionniste en histoire, en littérature, en science, en tout métier.
Mon révisionnisme en histoire
Mon activité de révisionniste en histoire n’a vraiment commencé qu’au milieu des années soixante-dix. Auparavant, j’ai été, si l’on peut dire, un révisionniste en littérature (française).
Le révisionnisme historique, tel que je le conçois, n’est pas affaire d’idéologie mais de méthode. Il s’agit d’une méthode d’investigation en vue de vérifier des faits, des événements, des chiffres, des documents, des témoignages. En principe, le révisionniste ne commente pas un fait et ne tire pas de conclusion sans s’être assuré, au préalable, de la réalité de ce fait. On se rappelle l’histoire de la dent d’or, racontée par Fontenelle : « On commença par faire des livres et puis on consulta l’orfèvre ». Le révisionniste, lui, à la différence des savants dont se moque Fontenelle, sait qu’il doit, avant de commenter la soudaine apparition d’une dent d’or dans la bouche d’un enfant âgé de sept ans, consulter un orfèvre ou bien se faire orfèvre. Pour prendre une deuxième comparaison, le révisionniste va choisir comme modèle Sherlock Holmes, réputé pour son sens de l’observation élémentaire, et se défier de la vaine science du docteur Watson. Pour prendre, enfin, une troisième comparaison, avant de répéter, après tant d’autres personnes apparemment dignes de foi, que le roi est paré d’habits miraculeux, il va, au préalable, vérifier si c’est exact ; et au cas où le roi serait nu, il proclamera, à condition d’en avoir l’audace, que « le roi est nu ».
Le révisionnisme littéraire, tel que je le conçois, observe une méthode identique et s’inspire du même esprit. Il oblige d’aller droit au texte pour l’examiner sous toutes ses faces, sur toutes ses coutures, indépendamment, en particulier, de la biographie, de la bibliographie et de ce qu’on entend par le terme, galvaudé et flou, de « contexte ». Le texte doit passer avant ce trop vague « contexte »-là. Cette méthode contribue à nous épargner les contresens. Elle aide à débusquer le faux. Elle peut, selon les cas, conduire à de modestes révisions ou à des révisions déchirantes.
Modestes révisions littéraires
Du temps de mon « révisionnisme littéraire », dans les années 1960 et 1970, j’ai surtout étudié des textes difficiles de Nerval, de « Lautréamont », de Rimbaud, d’Apollinaire et de Valéry. Mais je me suis aperçu que des textes beaucoup moins énigmatiques que ceux-là recelaient tout de même parfois de graves difficultés de sens ou bien faisaient l’objet de contresens. Il pouvait s’agir d’œuvres en vers ou en prose, parfois très connues, de Villon, Ronsard, La Fontaine, Laclos, Stendhal, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Verlaine, Alain-Fournier, Gide, Céline.
Je prendrai ici quelques exemples dans des textes connus, qui sont de Villon, de Ronsard, de La Fontaine, de Baudelaire et, enfin, d’Apollinaire.
1) Villon : « Mais où sont les neiges d’antan ? » (dans la « Ballade » dite « des dames du temps jadis »).[Mais, sans aller chercher si loin en matière de blanches beautés disparues, où sont, tout simplement, passées les neiges de l’an dernier ?].
2) Ronsard : « Mignonne, allons voir si la rose … ». [Aucune mélancolie, sinon feinte ; pure hypocrisie masculine et manège de galant, y compris et surtout dans la deuxième strophe, où les commentateurs s’imaginent percevoir un accent de tristesse ou de désarroi].
3) Baudelaire : « Je préfère au constance, à l’opium, au nuits / L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane » (dans « Sed non satiata », poème des Fleurs du mal). Il m’arrive de dicter cette phrase aux nigauds ou aux adeptes du chiqué littéraire qui, tels des perroquets, vont répétant que « la poésie, cela ne s’explique pas » ; je les mets au défi d’écrire correctement « au constance » et « au nuits ». [Le constance est un vin d’Afrique du Sud ; le nuits est un bourgogne ; l’opium, ici, est peut-être un vin opiacé : à tout cela, dit l’auteur, je préfère la salive de ta bouche où mon « amour » se déploie avantageusement].
4) Encore Baudelaire : « La vie antérieure ». « … antérieure à quoi ? », se demandera-t-on.[Antérieure à l’ère chrétienne. Même se rêvant dans la situation idéale d’un patricien du monde antique, l’auteur ne pourrait se défaire de son spleen].
5) Toujours Baudelaire : Les Fleurs du mal. Que veut dire au juste ce titre ? A cette question, on ne pourra normalement répondre qu’après avoir attentivement lu, dans l’ordre de leur apparition, les 126 poèmes du recueil ; chaque poème sera résumé en quelques mots ; chaque résumé devra se raccorder au résumé précédent et le résumé final sera le résumé des 126 résumés successifs. Le résumé final donnera, par exemple : « Florilège inspiré par le mal de vivre (spleen, mélancolie, nostalgie d’un monde idéal) ». Il s’agit du mal au sens de maladie, peine, souffrance morale, « mal du siècle » et non du mal au sens de ce qui est contraire aux règles que la morale impose ou du mal par opposition au bien comme dans « les forces du mal » ou « le problème du mal ».
6) Apollinaire : « Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin » (dans « Zone », premier vers du premier poème d’Alcools) ou encore : « Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin » (dans « L’Emigrant de Landor Road »). Enfin, que veut dire au juste ce titre d’Alcools ? [Le troupeau est… automobile. Les crachats sont… des décorations. Le titre signifie : poèmes de mes ivresse amoureuses].
On pourrait multiplier les exemples d’énigmes de cette sorte ; celles-ci donnent souvent lieu à des erreurs, des méprises, des contresens qui, pour la plupart, ne tirent tout de même pas trop à conséquence. (Sur question de l’intervieweur, développement consacré à La Fontaine : sa précision, sa finesse, sa justesse d’esprit ou encore sa malice dans « Le loup et l’agneau » ou bien dans « Les deux amis »).

Déchirantes révisions littéraires



Mais, parfois, le travail de révision conduit à des vues entièrement ou presque entièrement nouvelles sur des œuvres entières. C’est alors qu’on peut estimer que la révision mène à une sorte de révolution. Tel a été le cas pour moi au terme d’analyses portant sur des œuvres de Nerval, de « Lautréamont », de Rimbaud et d’Apollinaire.
En 1961, j’ai publié A-t-on lu Rimbaud ? (J.-J. Pauvert ; en 1991, réédition par la Vieille Taupe). Je voyais bien qu’on avait beaucoup écrit sur la vie et sur l’œuvre d’Arthur Rimbaud mais, laissant de côté sa vie, je me demandais si son œuvre, sur laquelle on multipliait les exégèses les plus alambiquées, avait été lue, ce qui s’appelle lue, la plume à la main.
En 1972, j’ai, dans le même esprit, publié A-t-on lu Lautréamont ? (Gallimard).
En 1977, j’ai, toujours dans cet esprit, publié La Clé des Chimères et Autres Chimères de Nerval (J.-J. Pauvert).
Auparavant, en 1964 et en 1967, j’avais consacré, dans une revue universitaire (L’Information littéraire), parmi quelques autres études, deux études portant sur des textes difficiles d’Apollinaire. De manière délibérément provocante, j’avais intitulé la première : « Traduction prosaïque de ‘La Chanson du mal-aimé’ » et l’autre portait pour simple titre : « Notes sur Alcools ».
En fin de compte, dans les quatre cas (Nerval, « Lautréamont », Rimbaud et Apollinaire), je découvrais que des œuvres prétendument détachées ou éloignées des contingences de la logique ne marquaient en fait, sous des apparences déconcertantes pour la raison, aucune rupture avec la logique ou avec la raison ; bien au contraire. Ces écrits étaient certes énigmatiques, mais ils dissimulaient les raffinements d’une logique sans défaut. Donc, à moins que je ne me trompe dans mon explication de ces œuvres, il n’a jamais existé dans la littérature française, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, d’insurrection contre l’ordre et la logique. Les critiques littéraires, dans leur ensemble, ainsi que les professeurs de littérature se leurraient ou nous trompaient en croyant ou en cherchant à nous faire croire à cette fausse émancipation, à cette fausse révolution, à ce faux progrès de l’illogisme sur la logique dans la seconde moitié du XIXe siècle ou au début du XXe siècle.
Textes de Rimbaud
Par exemple, dans le sonnet « Voyelles », il n’y avait ni « audition colorée », ni inspiration métaphysique ou mystique, ni visions selon le rimbaldien René Etiemble, lequel osait écrire : « Pourquoi des ‘mouches’, des ‘tentes’, des ‘lèvres’, des ‘clairons’ ? Parce que le poète les a VUES. Pourquoi les a-t-il vues ? Parce qu’il est poète ». En réalité, « Voyelles » (à lire : « Voi[s]-elle[s] ») était une fiction libertine et même graveleuse : il s’agissait d’un blason du corps de la femme, décrite in coitu ! Les rimes en sont uniformément féminines. Deux détails à noter : 1) dans le manuscrit, la voyelle E a la forme d’un epsilon ; 2) dans la tradition antique, reprise aussi bien par Byron que par Apollinaire, les divinités marines ou fluviales ont des cheveux verts (glauques). Point de départ ou Alpha : A noir, renversé, figure le sexe. E (à forme d’epsilon) blanc, couché, figure les seins. I rouge, couché, figure les lèvres. U vert, renversé, figure la chevelure. O bleu figure l’œil. Y violet figure les yeux bleus qui, dans l’extase, s’irisent : point d’arrivée ou Oméga. Bien des textes composant les Illuminations n’avaient également d’autre sens qu’érotique.

Textes de « Lautréamont »



Dans le long récit intitulé Les Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont, il n’y avait ni « romantisme flamboyant », ni surréalisme d’avant la lettre, mais une charge bouffonne de la bêtise prudhommesque. Le mystificateur, Isidore Ducasse, y parodiait l’enflure de personnages trop enclins à se prendre au sérieux et dénués de la moindre finesse. Le facétieux Gascon avait « gasconné » son monde un peu, déjà, à la manière d’un Pierre Dac débitant, sur un ton effaré ou imperturbable, des récits à vous faire dresser les cheveux sur la tête. D’ailleurs, tout à la fin de ses « chants », le loustic s’était payé le luxe de dire qu’il attendait de son lecteur l’hommage suivant à l’endroit du « poète » : « Il faut lui rendre justice. Il m’a beaucoup crétinisé ». La phrase est passée inaperçue, tout comme mille bouffonneries glissées dans le cours du récit. On ne s’en est pas avisé car, pour rire, il faut parfois, au préalable, s’accorder la permission de rire. Enfin, jamais Ducasse n’a pris pour nom de plume celui de « Comte de Maldoror » ! Il se moque de ce comte-là. Il l’a fabriqué, comme Molière, par exemple, avait inventé, mais pour les tourner en dérision, Gorgibus et bien d’autres personnages de la galerie de ses grotesques.

Textes de Nerval



Dans les dix-sept poèmes des Chimères et des Autres Chimères, il n’y avait eu ni « supernaturalisme » au sens de « surréalité » ou de « surréalisme », ni ésotérisme religieux mais de pures et naïves confidences d’ordre familial, personnel, politique et religieux ; ces poèmes hermétiques, une fois déchiffrés, révélaient, chez un auteur tourmenté, le désir de se forger un monde chimérique où tous ces éléments disparates correspondraient harmonieusement les uns avec les autres. « Mes poèmes perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible », avait dit Nerval. Explication de cette phrase. Explication, à titre d’exemple, de « Delfica » (Dans l’entretien, récitant ce sonnet de mémoire, j’en ai omis le premier vers du premier tercet : « Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours. »). Le blason de l’auteur en quatre images : au centre le fils, à la fois prince et poète, est tel un soleil noir et mélancolique ; en haut et à gauche, dans le ciel, la mère, à la fois reine et sainte, luit telle une étoile tandis que, en haut et à droite, le père, à la fois Roi des rois et Dieu, resplendit tel un soleil éclatant ; en bas, à droite, l’aimée, à la fois sirène et fée, brille telle une fleur (une ancolie, baume qui adoucit la mélancolie, ou « noire ancolie », mais ne la guérit pas). Confidence, parmi d’autres, de ces textes hermétiques : l’auteur estimait que son père, aussi froid et indifférent à la souffrance de son fils que, dans la froide religion chrétienne, Dieu refusant de répondre aux appels de Jésus au Jardin des oliviers, se rêve en fils naturel, en bâtard, d’un membre de la famille de l’empereur Napoléon, roi de Rome et nouveau César ; ce dernier n’a-t-il pas tenté de « ramener l’ordre des anciens jours », celui du paganisme terrassé ? Autre confidence : l’auteur déteste les Anglais, barbares du Nord, et les Bourbons. Il a horreur du Nord, du froid, de la neige ; il est attiré par le Sud et par l’Orient. Bizarrement, pour lui, l’Allemagne est la porte de l’Orient.

Textes d’Apollinaire



Quant à Apollinaire, il ne délirait pas le moins du monde. Ni sa langue, ni sa syntaxe ne s’étaient émancipées des règles les plus traditionnelles. Au contraire, assez souvent, son art s’inspirait de la tradition des grands rhétoriqueurs et des précieux. Sa force est d’avoir combiné les sortilèges de l’artifice avec une langue d’une soudaine simplicité : étrange combinaison qui avait dérouté plus d’un lecteur. Ses poèmes ne comportant pas de signes de ponctuation, l’on en concluait à son affranchissement des règles. Contresens là encore : les phrases de tous les poèmes d’Alcools sont si remarquablement construites qu’elles peuvent se passer (comme les textes originaux de Démosthène ou de Cicéron !) de tout signe de ponctuation. Extraits de « La Chanson du mal-aimé » (« Les satyres et les pyraustes / Les égypans les feux follets … » ou « Mort d’immortels argyraspides / La neige aux boucliers d’argent… ») ou encore extraits de « La Synagogue » (« Ottomar Scholem et Abraham Lœweren / Coiffés de feutres verts le matin du sabbat… »).

Une méthode spartiate

(« La méthode Ajax »)
Toujours dans L’Information littéraire, à peu près chacune de mes études s’ouvrait sur un avertissement où je prenais soin d’annoncer au lecteur :
Notre étude porte sur l’œuvre elle-même [pour prendre un exemple, ce pouvait être Le Soulier de satin, de Paul Claudel], à l’exclusion de toute biographie, bibliographie, recherche de sources ; elle ne contient aucune allusion à d’autres œuvres ; elle ne fait état d’aucune déclaration de l’auteur. Le nom de [Claudel] n’y figure pas.
On peut s’étonner d’un tel parti pris, mais l’expérience m’avait enseigné qu’il me fallait tenter ce pari. La méthode était sévère. Elle impliquait bien des renoncements au confort des méthodes en cours. Elle exigeait une rigueur de fer. Mes étudiants l’appelaient familièrement « la méthode Ajax ». Ils la présentaient comme une « méthode qui récure, qui décape et qui lustre » et voulaient bien ajouter : « Elle apprend à apprendre ».
En toute circonstance, il faut chercher à comprendre et, pour cela, il convient d’apprendre à aiguiser son attention. Tous les mots d’un texte, sans exception, ont leur importance de même que chaque détail d’une œuvre d’art ou chaque note d’une partition musicale ; nous ne pouvons négliger aucun point d’un document de caractère juridique, administratif, réglementaire ni aucun élément d’une pièce scientifique, littéraire ou historique (voy., à ce propos, le De Re diplomatica du bénédictin Mabillon ; cet ouvrage du XVIIe siècle est comme la charte du chartiste). L’analyste peut invoquer le droit au doute et à l’erreur mais ce droit-là ne saurait exclure le devoir élémentaire de faire attention.

Il faut chercher à comprendre

On nous débite volontiers deux sortes de poncifs : 1) « Il ne faut pas chercher à comprendre », 2) « Un texte, en particulier un texte de poésie, a le sens qu’on lui prête ». A quoi je rétorquais : 1) Il faut toujours chercher à comprendre, 2) Un texte, qu’il soit de prose ou de poésie, n’a qu’un sens ou bien il n’a pas de sens du tout ; un double sens ne fait jamais qu’un sens.
Il ne peut tout simplement pas exister de bonnes raisons de ne pas chercher à comprendre ce qu’on lit. « Chercher à comprendre » ne signifie pas nécessairement que l’on comprendra. Parfois, en un premier temps, on s’imaginera avoir réussi à comprendre avant de découvrir, en un second temps, qu’on a échoué. On repartira alors à l’assaut du texte et, en définitive, on vaincra ou l’on sera vaincu. Mais, au moins aura-t-on essayé de résoudre la difficulté. On aura lu le texte d’aussi près que possible. Les auteurs de livres qui portent sur des écrivains difficiles évitent en général de se colleter avec les textes. Au lieu de nous aider dans la compréhension des écrits qui constituent l’essentiel d’un prosateur ou d’un poète, ils nous entretiennent trop souvent de ce qui est futile, comme la vie de l’auteur, ses amours, ses aventures. Ils font diversion en évoquant ce que pompeusement ils appellent « le contexte » ; or, ce n’est pas le « con-texte » qui importe avant tout mais le texte. Parfois encore ces beaux esprits se rabattent sur des comparaisons avec d’autres auteurs ou développent des considérations historiques, idéologiques, psychologiques, psychanalytiques. Ils lisent entre les lignes avant de lire les lignes. Ils fuient la difficulté, c’est-à-dire la saisie des textes à bras le corps. Ils redoutent l’effort et la solitude du chercheur de fond qui, fermant son esprit à toutes les sollicitations venues de l’extérieur, s’acharne dans un travail d’analyse terre-à-terre, à cru et à nu. Ces paresseux, ces timides, ces discoureurs ressemblent à celui qui prétendrait savoir nager et qui, sur le bord de la piscine, ferait toutes sortes de manières au lieu de se jeter tout simplement à l’eau sans discours et sans bouée de sauvetage. Et puis, trop souvent, au lieu de s’exprimer en un français de France, les cuistres à la façon de Jean-Pierre Richard et les bas-bleus à la manière de Julia Kristeva, recourent au sabir requis pour faire sérieux. Ces universitaires semblent ignorer qu’une expression simple, accessible au plus grand nombre, est plus difficile à trouver qu’un langage compliqué. Exemples de refus du chiqué universitaire : 1) « Souvent, dans un parc de Vichy, le long de l’Allier, je m’efforçais, ‘ le prudent crayon à la main’, de déchiffrer des textes difficiles comme pour les expliquer à des passants simples et sensés dont je supposais qu’ils avaient en horreur le chiqué universitaire ou parisien » ; 2) La pointe Bic expliquée successivement par l’ancienne critique, par la nouvelle critique et, enfin, par la critique de toujours (voy. Serge Thion, Vérité historique ou vérité politique ?, La Vieille Taupe, 1980, p. 52-54).
Un mot isolé peut avoir différents sens mais, dès qu’il est accolé à un autre mot au sein d’une phrase ou d’un texte, cette faculté se restreint d’autant et son sens va se préciser. Un ensemble de deux mots associé à un autre ensemble de mots va voir encore diminuer la faculté de « polysémie » et, plus le nombre de mots augmentera, moins nous pourrons prétendre que le texte a plusieurs sens. Ce sens pourra être double comme dans l’ironie, mais un double sens ne fait jamais au total qu’un seul sens et, pour s’en tenir précisément au cas de l’ironie, celui qui n’aura pas perçu le double sens n’aura tout simplement pas saisi le sens. Enfin, le non-sens existe et l’écrivain peut en jouer ; voyez, par exemple, Rabelais avec le récit du pourceau ailé amenant Pantagruel à cesser le massacre de « la génération andouillique » ou bien encore Benjamin Péret avec ses variations magiques sur l’air que nous respirons, lequel « à son état normal, secrète constamment du poivre qui fait éternuer la terre ». Quant à la différence entre la prose et la poésie, elle est affaire d’appréciation personnelle. Tel jugera prosaïque un texte qui se présente sous la forme d’un poème (par exemple, de Vigny, « La mort du loup ») tandis que tel autre jugera poétique telle prose de Marcel Proust (par exemple, lorsque le romancier évoque un bouquet de roses de Pennsylvanie aperçu sur un fond de mer où un bateau, avec son panache de fumée, semble se déplacer d’une rose à l’autre).
Il ne faut pas confondre « sens » avec « sentiment ». L’un est invariable tandis que l’autre varie nécessairement en chaque lecteur selon son goût, son tempérament et même son humeur du jour.
Le yoga des lettres et le plaisir de l’attention
Beaucoup seront tentés de croire qu’une telle attention va gâter le plaisir de la lecture, en particulier quand il s’agit de poésie. C’est oublier qu’en tout domaine la jouissance peut naître – et s’accroître – d’une attention aiguisée. Un cuistre qui fera étalage de sa science sur ce qu’il nous offre à sa table va nous couper l’envie du boire et du manger. En revanche, le gourmet qui n’accumule de connaissances sur la cuisine et les vins que pour mieux les cacher à ses hôtes et qui, de quelques mots, saura piquer notre attention sur ce qui nous régale, celui-là aura toutes les chances d’aiguiser nos plaisirs en même temps qu’il éveillera peut-être notre curiosité et notre soif d’apprendre.
Cette application à prendre connaissance et conscience de chacun des mots d’un texte dans l’ordre de leur apparition est identique à la concentration nécessaire au yoga. Ce dernier est une technique de relaxation et de maîtrise des fonctions corporelles. Il apprend à inspirer, à expirer, à prendre conscience, avec une savante lenteur, des différentes parties du corps. On respirait peu ou mal et voici qu’on se met à respirer pleinement et bien. On se sentait tendu ou bien on ignorait qu’inconsciemment on était crispé et voilà qu’on se détend. De ces séances d’une gymnastique minutieuse et rêveuse on ressort avec le sentiment de s’être découvert soi-même et l’on en éprouve une sensation de bien-être. Il en va de même pour ce que j’appelle « le yoga des lettres ». Explication, à titre d’exemple, de ces dix mots : « Le ciel est,/Par-dessus le toit,/Si bleu, si calme! » (Verlaine), ou du début de « Colloque sentimental » (Verlaine encore) ou, enfin, des quatre premiers vers du « Cimetière marin » (Valéry). Dans ce dernier cas, on comparera, pour l’explication d’un même texte, d’une part, les méthodes de l’ancienne ou de la nouvelle critique et, d’autre part, la méthode révisionniste. Cette dernière permet de goûter deux fois et bien ce qu’avec les premières méthodes on a goûté une fois et mal.

Dans l’enseignement, l’explication de textes



Dans les classes de seconde, de première et de terminale, l’usage prescrit par l’inspection générale du ministère de l’Education nationale était de pratiquer, en cours de français, l’exercice appelé « explication de texte ». Le professeur choisissait un texte de prose ou de poésie et, plusieurs jours à l’avance, le donnait à préparer aux élèves. Afin de susciter la réflexion de l’élève et d’en contrôler le travail, le professeur devait poser sur la page qu’il avait choisie deux, trois ou quatre questions. Celles-ci étaient consignées dans le « cahier de textes » de la classe et chaque élève allait répondre par écrit aux questions posées. Quand survenait un inspecteur général, celui-ci ne manquait pas de réclamer le « cahier de textes » pour y voir quelle page de notre littérature devait être étudiée ce jour-là et pour vérifier si le professeur avait fait son travail et posé des questions pertinentes. Dans mes premières années d’enseignement, je me conformais à l’usage. Je me délectais de ces séances de cinquante minutes où, avec mes élèves, nous échangions nos vues sur telle ou telle page extraite du « Lagarde et Michard » (ouvrage injustement décrié, soit dit en passant). Mais, progressivement, je dus me rendre à l’évidence : il était fallacieux de multiplier les commentaires sur un texte dont on n’avait pas, au préalable, cherché à établir, d’un commun accord, le sens premier. Par ailleurs, j’observais que les élèves, du moins les plus scrupuleux d’entre eux, s’efforçaient tellement de répondre aux questions qu’ils se préoccupaient plus de ces questions que du texte même. L’attention était sollicitée en trop de directions différentes : 1) les questions du cahier de textes (y avait-on répondu et comment ?), 2) le sens littéral du texte (recherche du sens des mots, analyse grammaticale des mots, analyse logique des phrases, lien entre les phrases) et, enfin, 3) le commentaire. Ledit commentaire se révélait foisonnant et envahissant. Chez les lecteurs, la diversité des appréciations, quand ce n’était pas leur divergence, ne signifiait nullement que le texte était riche de tous les sens qu’on lui prêtait ; elle tenait, en bonne partie, au fait que les mots et les phrases avaient fait l’objet de recherches trop dispersées, sinon disparates. Il fallait donc plus de méthode, plus d’ordre, plus de clarté.
Chez mes propres maîtres, j’avais noté le phénomène suivant : quand le texte était en latin ou en grec, leurs explications étaient longues et scrupuleuses tandis que le commentaire final était réduit à la portion congrue ; rien que de normal à cela : quand on a visité les moindres recoins d’un édifice, on a déjà acquis une juste idée de l’ensemble et point n’est besoin d’un long commentaire final. En revanche, quand le cours portait sur un texte de langue française, ces mêmes maîtres ne tarissaient pas de commentaires. J’admirais la fertilité de leur esprit. Au lycée Henri IV, en cagne, l’admirable Jean Boudout nous éblouissait tous par sa virtuosité, mais avec, dans mon cas, une réserve : quittant une séance du virtuose sur un extrait du Père Goriot, je crois que mon admiration allait plus à Jean Boudout qu’à Honoré de Balzac. Ensuite, pour ma part, comme, je le suppose, pour d’autres élèves, une question sournoise parfois nous taraudait : l’auteur avait-il vraiment voulu dire ce que notre professeur lui faisait dire ? Au fond, je me demande aujourd’hui si mes bons maîtres, si brillants fussent-ils, n’étaient pas un peu les victimes d’une illusion fort commune, qui veut qu’a priori un Français soit supposé comprendre un texte écrit dans sa langue. Mais un Français, qui lit un texte français, ne devrait-il pas se méfier de ce qu’il croit savoir d’instinct et ne devrait-il pas, en quelque sorte, se traduire à lui-même, lentement et précautionneusement, ce qu’il a peut-être trop vite lu ? Ne devrait-il pas, en somme, traiter un texte français comme il traite un texte latin, grec, hébreu ou chinois ? Préalablement à tout commentaire, ne devrait-il pas, en quelque sorte, traduire, ligne à ligne et mot à mot, en son propre français le français de l’auteur ?

L’explication de textes à la manière révisionniste



Dans la pratique, je fus conduit à supprimer le rituel des deux, trois ou quatre différentes questions posées au sujet de chaque texte et à ne plus poser qu’une seule question pour tous les textes, du début à la fin de l’année scolaire. Cette question était la suivante : « Que dit ce texte ? ».
On remarquera que je ne demandais pas : « Que dit l’auteur ? ». Interdiction était faite de prononcer le nom de l’auteur, de préciser qu’il s’agissait d’un poète, d’un romancier, d’un auteur de pièce de théâtre, d’un essayiste. Il fallait proscrire toute allusion à la biographie, à la bibliographie et même à tout élément historique autre que les éléments fournis par le texte. Le titre ne devait être mentionné qu’à la fin du résumé ; il fallait alors en donner le sens et préciser si, une fois qu’on avait pris connaissance du contenu de la page, ce titre reflétait ou non le contenu. L’élève avait évidemment le droit de dire quels mots ou quels passages lui étaient restés obscurs. La discussion générale s’engageait ensuite sur le sens littéral ou sens premier du texte. C’est seulement au terme de cette sorte d’exploration collective que chacun était invité à dire son sentiment sur le texte pris dans son ensemble.
Cette méthode révisionniste n’allait pas sans risque. D’abord, elle exposait le professeur à se faire mal noter par l’inspecteur général que surprenait, de prime abord, l’absence, dans le cahier de textes, des questions rituelles. Ensuite, l’exercice d’exploration pouvait donner lieu à des discussions oiseuses. Il appartenait au professeur de mener le tout à bonne fin sans être ennuyeux et sans rendre les textes rébarbatifs. Cette méthode apprenait à concentrer son attention au lieu de la disperser et à ne parler que de ce qu’on avait lu, et vraiment lu. Exemple vécu d’une explication de « La synagogue » dans Alcools lors de la visite d’un inspecteur général.

Renouer avec une tradition et la moderniser



La paraphrase n’a pas bonne réputation. La glose non plus. On parle volontiers d’une paraphrase ennuyeuse ou d’une glose inepte. Pourtant, ces pratiques, aujourd’hui largement abandonnées sur les bancs de l’école, étaient judicieuses. La glose était une annotation en marge d’un texte pour expliquer ou interpréter un mot difficile, pour éclaircir un passage obscur ; par le simple fait de sa proximité immédiate avec le passage considéré, la glose présentait l’avantage, du moins en principe, de restreindre les risques de divagation. La paraphrase, elle, consistait en un développement explicatif d’un texte donné ; là encore, peu de risques d’errer. Enfin, de son côté, la traduction juxtalinéaire avait, elle aussi, son utilité : elle mettait face à face, à gauche, une ligne de grec ou de latin (ou de telle autre langue) et, à droite, sa traduction en français. Calquée sur l’ordre des mots de la langue à traduire, la traduction en français rendait certes un son bizarre, mais elle contraignait le lecteur à observer de près le déroulement de la phrase et à mieux saisir le mode de penser de l’auteur (Pierre Klossowski s’est essayé, avec un réel bonheur, à ce type d’exercice pour sa traduction de l’Enéide).
Glose, paraphrase et traduction juxtalinéaire n’auraient pas dû être négligées ou abandonnées à l’époque moderne mais dépoussiérées et adaptées à l’étude de textes de la littérature française. Cette modernisation devient possible avec la méthode révisionniste, si proche, dans son esprit, du traitement de texte informatique.
Dans l’enseignement qui se dit supérieur, je pratiquais cette méthode révisionniste. Je l’utilisais, en particulier après l’année de licence, pour la préparation des étudiants à un certificat que j’avais créé au sein d’une université lyonnaise et qui avait officiellement reçu le nom de « certificat de critique de textes et documents (littérature, histoire, médias) ». Quant aux étudiants préparant leur mémoire de maîtrise, je leur suggérais, pour le contrôle de leur propre travail, un exercice d’inspiration révisionniste : une fois le mémoire en voie d’achèvement, ils devaient résumer en une seule page les 80, 100 ou 120 pages de leur manuscrit et, à son tour, cette unique page appelait un résumé en une phrase ne dépassant pas 60 mots. Ces étudiants disposaient là d’un moyen de contrôler si le manuscrit était clairement composé et si on avait su éviter le désordre ou les redites. On apprenait la concision et, puisque aussi bien on se disait « étudiant en maîtrise », on s’entraînait ainsi à la maîtrise de l’expression, qui est une forme de la maîtrise de soi. Chez les Anglo-Saxons, on appelle « abstracts » ces types de sommaires. Dans les siècles passés, il arrivait couramment de donner à son ouvrage imprimé un long titre explicite et de placer, en tête de chaque section ou chapitre du livre, un résumé tenant en une ou plusieurs phrases. Il y a donc ainsi des leçons de révision à puiser aussi bien chez les anciens que chez les modernes. Encore faut-il s’aviser de ces leçons, les apprendre et les adapter à son propre travail. Il faut savoir rester indifférent aux sarcasmes de ceux qui, se fiant aux apparences, croient que la paraphrase témoigne toujours d’une certaine épaisseur de l’entendement. La paraphrase bien entendue requiert, chez qui explique, de la finesse et, chez qui entend, de « l’exquisité d’écoute » (Céline).

Conclusion

Ma pratique de la méthode révisionniste dans l’enseignement ou dans la recherche en matière de littérature française m’a valu plus de satisfactions et moins de déboires que mon révisionnisme historique. La sagesse aurait voulu que je m’en tienne là. N’est pas sage qui veut.
Pour un révisionniste, le champ des recherches possibles dans le domaine de la littérature française reste important. Personnellement, je me félicite de ce que, grâce aux progrès de l’informatique, les chercheurs disposent de plus de moyens que par le passé pour établir, par exemple, des corpus, c’est-à-dire des ensembles finis de mots, d’éléments ou d’énoncés en vue d’une analyse linguistique. Ainsi limite-t-on dans leurs effets néfastes la logorrhée et la logomachie des commentateurs. Ainsi, trop lentement sans doute, le révisionnisme littéraire finit-il par se ménager une place au soleil tandis que la pratique du révisionnisme historique, elle, reste encore largement interdite.
Que le révisionnisme se trouve être historique, scientifique ou littéraire, son combat reste le même. Il vise à la recherche sinon de la vérité (notion souvent trop vague ou contestée), du moins de l’exactitude.

25 janvier 2002

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Ouvrages de Robert Faurisson
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A-t-on lu Lautréamont ? Gallimard, 1972, 9,50 euros
La Clé des Chimères et Autres Chimères de Nerval, J.-J. Pauvert, 1977, 8,80 euros