Showing posts with label Daniel Desthomas. Show all posts
Showing posts with label Daniel Desthomas. Show all posts

Friday, March 10, 1995

Un exemple de bidonnage journalistique : Rommel, Hitler et les chambres à gaz


Dans le jargon du journaliste, le bidonnage consiste à fabriquer, à partir d'un peu de vrai, du faux qui fasse sensation. Sur la seconde guerre mondiale les journalistes bidonnent considérablement. Pour peu qu'on les peigne comme tout droit venus de l'Enfer, Hitler, la croix gammée, les SS, Mengele, Auschwitz et la Gestapo font vendre du papier. Sur le terrain de cette sorte de production pornographique, c'est à qui, chez les journalistes, parviendra à battre leur confrère Christian Bernadac. En ce domaine, la presse de province rivalise avec le journal Le Monde.


Puisons un exemple dans un organe de presse de la France profonde : le quotidien La Montagne, édité à Clermont-Ferrand, et arrêtons-nous un instant sur le cas de l'un de ses journalistes : Daniel Desthomas. Depuis de longues années, avec son confrère Jean Baruch, lequel signe «J. B. », il publie dans la rubrique «On en parle» des articles où il joue à l'érudit, en particulier sur le sujet de la seconde guerre mondiale.


Il y a quelques mois, dans un article intitulé «Le Renard du désert», D. Desthomas apprenait ainsi à ses lecteurs que le maréchal Rommel, à son retour d'Afrique, avait fait à Berlin deux terribles expériences. Pour commencer, il avait tout d'un coup vu «clair» en apprenant «l'ignominie des chambres à gaz». Puis, il s'en était allé trouver Hitler, mais ici écoutons le journaliste :


Bouleversé, [Rommel] va rencontrer Hitler et dénonce l'intolérable, propose la dissolution de la Gestapo et des SS au profit des troupes régulières. Hitler l'écoute mais lui signifie qu'il ne changera pas ses méthodes.


Dans le passé, j'avais, à de nombreuses reprises, mis en garde D. Desthomas, J. Baruch et les responsables de La Montagne contre ce genre d'informations manifestement inventées de toutes pièces. Je le faisais en leurfournissant ou en leur proposant l'envoi de tous les documents désirables. En pure perte. Cette fois-ci, je décidais de procéder autrement. Je priais ma collaboratrice de bien vouloir adresser une lettre à D. Desthomas pour lui demander ses sources sur un point, un seul, et cela afin d'être plus simple : d'où venait l'information selon laquelle le maréchal Rommel avait soudainement appris l'existence des chambres à gaz ?


La réponse se fit longuement attendre. A vrai dire, le journaliste commença par ne pas répondre du tout, même après une lettre de relance. Il fallut en appeler à la direction du journal pour qu'enfin D. Desthomas fît, non sans aplomb, la réponse suivante :


Mes sources sont multiples. Il s'agit du témoignage du fils du maréchal, Manfred Rommel, actuellement maire de Stuttgart, dans l'hebdomadaire Die Woche du 25 mai au 1er juin 1994 relaté par l'Agence France-Presse ; de l'article d'Alain Decaux, dans le numéro d'Historia de mars 1978 ; du récit de la comtesse Waldeck, amie d'Erwin Rommel, récit paru dans le numéro de janvier 1949 de Sélection du Reader [sic] Digest.


Sur quoi ma collaboratrice lui fit quatre observations :


1) Ces trois prétendues sources n'étaient que des références.


2) La comtesse Waldeck avait quitté l'Allemagne en 1931 pour aller s'établir aux Etats-Unis. Elle n'était pas en Allemagne pendant la guerre. L'article en question ne mentionnait tout simplement pas les chambres à gaz [1].


3) Alain Decaux avait écrit : «[Rommel] a appris l'extermination des Juifs, l'existence des camps de concentration, des chambres à gaz. Il est atterré, bouleversé [2]. » Or, selon son habitude, A. Decaux avait écrit là un article de style plus romanesque qu'historique. Non seulement il n'indiquait aucune source mais il commettait une grave erreur. Rommel savait, en effet, depuis des lustres l'existence des camps de concentration puisque le régime hitlérien, dès 1933, se vantait de ces réalisations-là et les présentait volontiers aux visiteurs étrangers comme plus humaines que les prisons.


4) Manfred Rommel avait effectivement donné une interview à l'hebdomadaire Die Woche mais voici ce qu'on y trouvait sur le sujet : «[Manfred Rommel au sujet de son père Erwin Rommel] Vers la même époque (fin 1943, début 1944) il apprit du maire de Stuttgart que les Juifs déplacés étaient mis à mort dans des chambres à gaz. – Die Woche : Cela se savait donc ? – Manfred Rommel : Pas au point d'être généralement connu. C'était en quelque sorte un bruit [3]. »


Ma collaboratrice ajoutait :


Bien que l'affirmation plutôt vague de Manfred Rommel et sa réponse embarrassée à la question du journaliste («C'était en quelque sorte un bruit.») ne m'aient pas semblé de nature à affirmer que le maréchal Rommel tenait pour sûre l'existence des chambres à gaz, j'ai voulu vérifier ces propos à la source, c'est-à-dire en consultant le livre de Karl Strölin : Verräter oder Patrioten ? Der 20. Juli 1944 und das Recht auf Widerstand. Pas un instant Strölin, maire de Stuttgart de 1933 jusqu'à la fin de la guerre, n'y mentionnait les chambres à gaz.


D. Desthomas aurait également pu se voir rappeler qu'au procès de Nuremberg K. Strölin, entendu comme témoin, le 25 mars 1946, avait parlé du maréchal Rommel sans évoquer le moins du monde les chambres à gaz [4].


En conclusion, D. Desthomas avait bidonné deux fois : d'abord en lançant une information dénuée de fondement et, ensuite, en cherchant à se justifier, de manière tardive et laborieuse, par la production de références fallacieuses. En poussant le jeu un peu plus loin, il aurait été intéressant de le voir répondre à la question subsidiaire que nous avions décidé de lui épargner : d'où venait l'autre information, celle selon laquelle le maréchal Rommel avait dénoncé devant Hitler en personne l'emploi des chambres à gaz, lequel Hitler lui avait signifié qu'il continuerait d'employer des chambres à gaz ? Car là aussi D. Desthomas avait bidonné.


Additif


Dix mois plus tard, nullement échaudé par l'affaire, le même journaliste signait dans la même rubrique un article de plus sur le sujet des chambres à gaz [5]. Cette fois-ci, il m'obligeait à adresser personnellement une lettre au directeur de la publication où j'épinglais D. Desthomas à propos de ses bourdes et inepties : Heydrich, en personne, avait préconisé l'asphyxie par le gaz ; le bourreau des juifs s'appelait Heichmann (sic) ; il y avait eu «quelque 5.978.000 victimes juives dont 2.800.000 pour la seule Pologne», etc.


Le cas de D. Desthomas, journaliste à Clermont-Ferrand, est malheureusement typique de la profession : on fabrique une information ; on l'assène avec aplomb ; prié de citer ses sources, on fait la sourde oreille ; contraint de répondre, on répond n'importe quoi ; placé devant l'évidence d'une fabrication journalistique, on ne manque pas de récidiver avec encore plus d'aplomb dès que l'occasion s'en présente.


10 mars 1995



Notes


[1] « La Vérité sur la mort de Rommel », Sélection de Reader's Digest, janvier 1949, p. 17-21.


[2]A. Decaux, «Rommel choisit sa mort», Historia, mars 1978, p. 25-35.


[3] A. Juhnke, « Das war unsere Befreiung », Die Woche, 25 mai - 1er juin 1995.


[4] TMI, X, p. 55-81.


[5] D. Desthomas, « De l'existence des chambres à gaz », La Montagne, 12 avril 1995, p. 14.


Monday, April 19, 1993

Lettre à M. le Directeur de "La Montagne"

Concerne : On en parle — «Ceux du ghetto de Varsovie» (17 avril 1993, p. 12)



Monsieur,


Votre présentation de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler «la révolte du ghetto de Varsovie» pèche malheureusement par un assez grand nombre d’erreurs graves en ce qui concerne les faits et, par voie de conséquence, suscite de votre part des commentaires inappropriés.


Cette révolte n’a pas été celle des «habitants» mais de petits groupes armés dont le total, d’après Marek Edelmann lui-même, a été d’environ deux cent vingt personnes (sur une population d’environ trente-six mille juifs officiellement enregistrés et d’environ vingt mille clandestins).


Le «réseau de blockhaus» était essentiellement des abris anti-aériens. Les Allemands avaient ordonné la construction de ces abris et délivré les quantités de ciment et de matériaux nécessaires. Beaucoup de juifs étaient employés par les Allemands dans les usines et les ateliers du ghetto.


Vous dites que, le 19 avril 1943, les Allemands ont avancé «en rangs serrés avec leurs chars et leurs voitures blindées». En fait, il n’y a eu qu’un seul char, d’ailleurs français, capturé pendant la campagne de France, et deux voitures blindées.


Vous dites que, ce jour-là, «pas un seul Allemand n’en sortit vivant». En fait, il n’y a eu aucun mort mais douze blessés (six Allemands et six supplétifs, dits « Askaris »).


Vous dites : «Le commandement allemand fait appel aux avions qui bombardent le ghetto.» En fait, il n’y a eu aucun bombardement aérien.


Vous dites: « Le général Stroop fait ses comptes : 56.065 juifs sont morts.» En fait, ce chiffre est celui des arrestations (erfasst).


Le chiffre des morts juives n’est pas connu. Celui des morts allemandes a été de seize. L’affaire a duré vingt jours. Stroop l’a menée avec lenteur parce que Himmler avait été indigné des pertes du premier jour (douze blessés) dues à l’inconscience du prédécesseur de Stroop, Sammern-Frankenegg (d’ailleurs immédiatement relevé de son commandement). Dès le troisième jour, les groupes armés juifs avaient tenté de fuir mais avaient été enfermés dans la nasse.


On ne mettra en doute ni leur héroïsme ni le caractère tragique de toute l’affaire, avec une population civile prise elle-même dans un combat entre quelques formations disparates de l’armée allemande et de petits groupes de francs-tireurs dispersés dans la population. N’en déplaise à Stroop (que ses collègues allaient par la suite mépriser pour le tapage mené autour de ce qui leur apparaissait comme essentiellement une opération de police) et n’en déplaise à certains propagandistes à la Goebbels ou à la Himmler, toute cette affaire fut bien loin de constituer une révolte «apocalyptique», comme vous dites, surtout si on la met en rapport avec les dizaines de milliers de morts pendant ces vingt jours sur les champs de bataille ou dans les villes bombardées.


Il n’y a eu ni «révolte du ghetto de Varsovie » ni «insurrection du ghetto de Varsovie». Ces appellations de caractère épique ne correspondent pas aux faits. Pour citer à nouveau M. Edelmann, «il n’y a jamais eu d’insurrection». Ce sont les Allemands qui ont pris l’initiative de cette opération de police. Depuis plusieurs mois, ils avaient décidé et commencé le transfert des usines et des ateliers ainsi que des juifs et de leurs familles vers la zone de Lublin. Les deux principales organisations juives armées dont le programme comportait l’usage «de la terreur et du sabotage» contre la police juive, les Conseils juifs et les gardes d’usines et d’ateliers ne l’entendaient pas de cette oreille. Avec le transfert de la population, elles étaient condamnées à la disparition.


En août 1944, l’armée [polonaise, NdÉ] de l’Intérieur (AK) de «Bor» Komorowski a, elle, déclenché une insurrection contre les Allemands.


Je souhaite que La Montagne en général et M. Daniel Desthomas en particulier se renseignent mieux sur les faits rapportés et n’en fournissent que des commentaires appropriés.


P.S. Je suis, bien sûr, à votre disposition pour vous indiquer mes sources, qui sont à la portée de tous.


19 avril 1993