Thursday, August 2, 2018

Le vrai sens du titre de "Bagatelles pour un massacre"




Il nous faut le répéter, jamais ce titre n’a signifié que Céline préconisait un quelconque massacre des juifs. En réalité, le massacre en question était celui qui allait se produire de 1939 à 1945 (avec, ensuite, l’horreur du traitement infligé aux vaincus par les vainqueurs). Dès 1936 et la guerre d’Espagne, beaucoup s’étaient mis à craindre l’éclatement d’un conflit beaucoup plus étendu. En 1937, date de parution de son ouvrage, l’ancien combattant de la Première Guerre mondiale qu’était Louis-Ferdinand Destouches mettait en garde ses contemporains contre le risque immédiat d’une Seconde Guerre mondiale. Choisi à dessein, le mot de « Bagatelles » désignait, par ironie antiphrastique, un ensemble de signes alarmants de la catastrophe à venir : ces signes n’étaient que « bagatelles » par rapport aux horreurs que  réservait l’avenir.
Le 5 février 2011, lors de la seconde journée d’un colloque organisé au Centre Pompidou plutôt « contre Céline » que « sur Céline », j’avais été empêché d’en dire plus que quelques mots. On avait eu vite fait de me retirer le micro.
Pour justifier mon interprétation, qui est celle, je pense, de tous les céliniens, j’aurais pu donner en quelque sorte la parole à Céline en résumant la longue lettre que ce dernier avait adressée le 15 avril 1948 à Jean Paulhan (de la NRF). Céline y expliquait qu’il ne voulait à aucun prix d’une nouvelle boucherie. On trouvera cette lettre et les notes y afférant, d’une part, aux pages 1038-1040 et, d’autre part, aux pages 1857-1859 du Choix de lettres de Céline et de quelques correspondants (1907-1961) avec notes par Henri Godard et Jean-Paul Louis, « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 2009 (octobre), xliv-2035 p.
Dans cette lettre, si claire, si nette, si éloquente rédigée trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale et traitant de ce qu’il appelle « l’équivoque entretenue à dessein par mes ennemis, mes chacals » il écrivait : « Lorsque j’attaquais les Juifs [en 1937]. Lorsque j’écrivais Bagat [sic], pour un massacre je ne voulais pas dire ou recommander qu’on massacre les juifs. Eh foutre tout le contraire. Je demandais aux Juifs à ce qu’ils ne nous lancent pas par hystérie dans un autre massacre plus désastreux que celui de 14-18 ! – C’est bien différent. – On joue avec grande canaillerie sur le sens de mes pamphlets. On s’acharne à me vouloir considérer comme un massacreur de juifs. Je suis un préservateur patriote acharné de français et d’aryens – et en même temps d’ailleurs de Juifs ! »
Et d’ajouter, à une époque où il n’était pas encore devenu révisionniste et croyait peut-être encore à la « réalité » de la chambre à gaz nazie (avant de parler moqueusement, dès 1950, de « la magique chambre à gaz ») : « Je n’ai pas voulu Auschwitz, Buchenwald. Foutre ! Baste ! Je savais bien que déclarant la guerre on irait à ces effroyables “Petioteries” [du nom du Docteur Petiot] ! Demain si on déclare encore la guerre, on verra cent fois mieux, ou pire ! C’est l’évidence ! Dire d’autre part qu’il n’y a pas de juifs bellicistes, provocateurs, hystériques, c’est nier l’évidence. J’ai péché en croyant au pacifisme des hitlériens, – mais là se borne mon crime. Un coup d’œil sur la Palestine nous montre que les juifs sont tout aussi belliqueux que les pires aryens ou les pires arabes. Foutre ! –  J’ai cru que l’on pouvait s’entendre avec Hitler, l’envoyer sur le Baïkal faire la guerre [sic pour l’absence de signe de ponctuation] je l’ai écrit ». Suit toute une page, passionnante et de même veine, où il rappelle l’« horreur » que continue de lui inspirer une Allemagne affrontée en 1914 sur le champ de bataille.
En 2017, Annick Duraffour et Pierre-André Taguieff publieront contre Céline un ouvrage haineux et rageur de 1179 pages intitulé Céline, la race, le Juif / Légende littéraire et vérité historique. Au passage, ils s’en prennent à un « Faurisson » de leur propre composition. Ils ne mentionnent pas cette lettre de Céline à Paulhan, à l’exception, au bas de la page 754, d’un seul très bref fragment où il n’est question que du « pacifisme » de Céline : « J’ai péché en croyant au pacifisme des hitlériens, – mais là se borne mon crime ».
A lui seul, cet escamotage constitue la plus grave critique qu’on puisse adresser aux deux auteurs de ce pavé où, pendant plus de mille pages, ils s’en prennent à l’honneur d’un homme sans pour ainsi dire lui accorder le droit de présenter sa défense.
Circonstance aggravante : ils font la leçon à Henri Godard et à Jean-Paul Louis auxquels ils reprochent d’avoir escamoté une lettre de Céline : ils les accusent de « tri sélectif », de « censure » et, comble d’ironie, ils évoquent « [l]a parabole de la paille et de la poutre ». Certes, les accusés s’étaient mis dans leur tort et j’avais été le premier à en faire la remarque mais cela ne change rien au fond de l’affaire : Duraffour et Taguieff ont triché. Instruire comme ils le font le procès de Céline sans mentionner l’essentiel de ce que l’accusé avait dit pour sa défense est particulièrement grave. Ils font penser à deux greffiers de justice qui escamoteraient de leurs « notes d’audience » l’argument central de l’une des deux parties au procès.

NB : On aura noté que Céline écrit indifféremment « les juifs » ou « les Juifs ». Il parle de ses « pamphlets » parce que l’habitude s’est prise d’appeler ainsi certaines de ses œuvres dont Bagatelles pour un massacre et L’Ecole des cadavres (sens de ce titre : par la préparation à la guerre on nous dresse à devenir des cadavres). Le mot de « satires » conviendrait mieux à cause de la longueur de ces écrits et de leur caractère composite et même disparate. Ces « pamphlets » ou « satires », il arrivait à leur auteur de les appeler des « poèmes ». De fait, par leur ton, qui est effectivement lyrique, ces écrits font parfois songer à la Satire Ménippée ou encore, aux Châtiments de Victor Hugo ; voyez mon article sur Les satires, et non les pamphlets, de Céline (26 décembre 2000).
2 août 2018
-->