« Hannibal » jamais ne déçoit, mais là, il se surpasse. Son article d’aujourd’hui dans Rivarol (p. 12) s’intitule « Supplique d’un aide-comptable stagiaire à A... ». On aura saisi l’allusion à l’ancien SS Oskar Gröning qui, comptable ou aide-comptable à Auschwitz pendant la guerre et maintenant âgé de 94 ans, vient d’être condamné à quatre ans de prison par le tribunal de Lüneburg pour complicité dans l’assassinat de 300 000 personnes.
Vraiment ? Il aurait participé à un
assassinat de cette dimension ? La réponse est non. A franchement parler, il n’est
même complice d’un seul assassinat. Il n’a pas touché un seul cheveu de détenu
juif ou autre. Mais voici que, pour son malheur, il s’est simplement trouvé là
où il ne le fallait pas et au moment où il ne le fallait pas non plus. Se
passant de toute recherche de preuve d’un crime et de toute recherche d’un
témoignage, le tribunal de Lüneburg s’est fondé sur « la notoriété
publique » pour affirmer que, dans la période où O. Gröning s’est trouvé
au camp, 300 000 personnes ont été gazées par d’autres personnes que ce
dernier. Pendant qu’il comptait des sous confisqués aux prisonniers à leur
entrée en prison (et qu’il allait falloir restituer à leurs propriétaires à
leur sortie de prison) et pendant qu’il s’employait à distinguer marks,
roubles, dollars et autres devises, d’autres SS, à bonne distance, gazaient
tant et plus les arrivants. Pour son juge, le jeune Gröning ne pouvait pas ne
pas le savoir, il ne pouvait pas ne pas le voir, il ne pouvait pas ne pas le
sentir. D’ailleurs, passant à confesse, Gröning avait fini par admettre l’existence
de ces gazages et même, allant plus loin, il avait tenu à faire savoir urbi
et orbi qu’il réprouvait les efforts des « négationnistes » qui –
horreur ! – contestaient l’existence des chambres à gaz. Oui, il se sentait
coupable. Oui, il aurait dû tout faire pour obtenir une nomination ailleurs qu’à
Auschwitz.
Le cheminement d’un esprit, d’une
âme : rien de plus complexe parfois. Le juge qui, pour condamner un innocent,
en vient progressivement à fouler aux pieds toute loi et tout droit. L’innocent
qui finit par refuser de plaider son innocence. Voyez les procès de
sorcellerie, ceux d’autrefois, ceux d’aujourd'hui. Renseignez-vous simplement
sur les procès pour révisionnisme où le prévenu n’est pas si bête que d’aller
affronter les idées reçues et, en conséquence, cherche à collaborer avec son
juge ou sa jugesse. Lisez Dostoiëvski. Et puis, non, vous n’en avez pas le
temps. Alors contentez-vous de lire Hannibal qui, en trois quarts de page, réalise
la prouesse de tout nous expliquer. Lisez-le ligne à ligne. Mot à mot. Jusqu’à
en saisir les nuances, les subtilités, les sous-entendus. Il connaît son
affaire dans ses moindres replis. Et, s’il prend à la fin un air si dégagé,
ironique et plaisant, c’est que, pour le connaisseur qu’il est, les jeux sont
faits : les charlatans ont perdu la partie, les révisionnistes l’ont gagnée.
Irrémédiablement.
Au
passage, saluons Chard pour son dessin, tout aussi subtil et qui, lui aussi, en
dit tant en si peu de mots tremblotants.









