Thursday, October 14, 1999

Retour sur le mot de "luxer" dans le vocabulaire de Céline



Dans Les Beaux Draps, ouvrage publié en mars 1941, Céline, on s’en souvient, écrivait : « Vinaigre ! Luxez le juif au poteau ! y a plus une seconde à perdre ! C’est pour ainsi dire couru ! ça serait un miracle qu’on le coiffe ! une demi-tête !… un oiseau !… un poil !… un soupir !… » (p. 197-198).
« Luxez au poteau ! » signifiait « coiffez au poteau ! » ou « battez au poteau ! » et la course en question était la course au communisme salvateur. Céline, comme j’ai eu l’occasion de l’écrire, appelait de ses vœux un communisme à la bonne franquette, un communisme Labiche [1], faute de quoi, annonçait-il, les Français auraient à subir le sinistre communisme juif, marxiste ou stalinien du docteur Toutvabienovi(t)ch (R. Faurisson dans Actes du colloque international de Paris (27-30 juillet 1976), Société d’études céliniennes, 1978, p. 181-182). Je rappelais alors que, selon Gaston Esnault et son Dictionnaire des argots (Larousse, 1965), tel était bien le sens de « luxer », en particulier dans l’argot des carabins.
En 1997, une attaque de Marc Crapez m’obligeait à revenir sur le sens du mot. J’insistais alors sur le fait que « luxez au po­teau ! » ne signifiait pas « collez au poteau ! » et qu’il convenait de ne pas prendre le poteau d’arrivée d’une course de chevaux pour le poteau d’exécution des fusilleurs (Le Bulletin célinien, juillet-août 1997, p. 5-6).
Peu après, Marc Laudelout publiait une mise au point, à va­leur de confirmation, où se révélait que des auteurs comme Edmond et Jules de Goncourt, en 1892, ou Paul Valéry, en 1895, avaient employé le mot de « luxer » en un sens très proche de celui qu’on lui trouve dans Les Beaux Draps (ibid., décembre 1997, p. 8).
Dans l’une de ses Lettres à la N.R.F. (1931-1961) (Gallimard, 1991, p. 586), Céline, en 1961, utilisera à nouveau le mot de « luxer ». Relevant que, dans un catalogue (qui pourrait avoir été celui de la « Bibliothèque de la Pléiade », nous précise Pascal Fouché), son nom n’apparaît pas, il écrira : « Vous avez sûrement noté que dans la Table des Matières je suis pudiquement omis alors que Malraux et Montherlant… Je suis luxé ! une fois de plus. »
Quant à l’expression, plus banale, de « coiffer au poteau », Céline l’avait employée, par exemple, dans sa correspondance avec sa femme au sujet de leur avocat au Danemark, Me Mikkelsen : « Il n’a remporté que des sales défaites avec mon cas et de cuisantes humiliations, toujours coiffé au poteau comme on dit en terme de course — battu à chaque arrivée » (Lettres de prison à Lucette Destouches et à Maître Mikkelsen (1945-1947), Gallimard, 1998, p. 245).
La cause me paraît donc entendue : n’en déplaise à ses nouveaux épurateurs, Céline ne nous invitait pas à coller les juifs au poteau d’exécution mais à coiffer ces derniers au poteau de la course au communisme.



14 octobre 1999
  
[1]. « Moi je me sens communiste sans un atome d’arrière-pensée ! » (Bagatelles pour un massacre, Denoël, 1937, p. 81).