Monday, April 19, 1993

Lettre à M. le Directeur de "La Montagne"

Concerne : On en parle — «Ceux du ghetto de Varsovie» (17 avril 1993, p. 12)



Monsieur,


Votre présentation de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler «la révolte du ghetto de Varsovie» pèche malheureusement par un assez grand nombre d’erreurs graves en ce qui concerne les faits et, par voie de conséquence, suscite de votre part des commentaires inappropriés.


Cette révolte n’a pas été celle des «habitants» mais de petits groupes armés dont le total, d’après Marek Edelmann lui-même, a été d’environ deux cent vingt personnes (sur une population d’environ trente-six mille juifs officiellement enregistrés et d’environ vingt mille clandestins).


Le «réseau de blockhaus» était essentiellement des abris anti-aériens. Les Allemands avaient ordonné la construction de ces abris et délivré les quantités de ciment et de matériaux nécessaires. Beaucoup de juifs étaient employés par les Allemands dans les usines et les ateliers du ghetto.


Vous dites que, le 19 avril 1943, les Allemands ont avancé «en rangs serrés avec leurs chars et leurs voitures blindées». En fait, il n’y a eu qu’un seul char, d’ailleurs français, capturé pendant la campagne de France, et deux voitures blindées.


Vous dites que, ce jour-là, «pas un seul Allemand n’en sortit vivant». En fait, il n’y a eu aucun mort mais douze blessés (six Allemands et six supplétifs, dits « Askaris »).


Vous dites : «Le commandement allemand fait appel aux avions qui bombardent le ghetto.» En fait, il n’y a eu aucun bombardement aérien.


Vous dites: « Le général Stroop fait ses comptes : 56.065 juifs sont morts.» En fait, ce chiffre est celui des arrestations (erfasst).


Le chiffre des morts juives n’est pas connu. Celui des morts allemandes a été de seize. L’affaire a duré vingt jours. Stroop l’a menée avec lenteur parce que Himmler avait été indigné des pertes du premier jour (douze blessés) dues à l’inconscience du prédécesseur de Stroop, Sammern-Frankenegg (d’ailleurs immédiatement relevé de son commandement). Dès le troisième jour, les groupes armés juifs avaient tenté de fuir mais avaient été enfermés dans la nasse.


On ne mettra en doute ni leur héroïsme ni le caractère tragique de toute l’affaire, avec une population civile prise elle-même dans un combat entre quelques formations disparates de l’armée allemande et de petits groupes de francs-tireurs dispersés dans la population. N’en déplaise à Stroop (que ses collègues allaient par la suite mépriser pour le tapage mené autour de ce qui leur apparaissait comme essentiellement une opération de police) et n’en déplaise à certains propagandistes à la Goebbels ou à la Himmler, toute cette affaire fut bien loin de constituer une révolte «apocalyptique», comme vous dites, surtout si on la met en rapport avec les dizaines de milliers de morts pendant ces vingt jours sur les champs de bataille ou dans les villes bombardées.


Il n’y a eu ni «révolte du ghetto de Varsovie » ni «insurrection du ghetto de Varsovie». Ces appellations de caractère épique ne correspondent pas aux faits. Pour citer à nouveau M. Edelmann, «il n’y a jamais eu d’insurrection». Ce sont les Allemands qui ont pris l’initiative de cette opération de police. Depuis plusieurs mois, ils avaient décidé et commencé le transfert des usines et des ateliers ainsi que des juifs et de leurs familles vers la zone de Lublin. Les deux principales organisations juives armées dont le programme comportait l’usage «de la terreur et du sabotage» contre la police juive, les Conseils juifs et les gardes d’usines et d’ateliers ne l’entendaient pas de cette oreille. Avec le transfert de la population, elles étaient condamnées à la disparition.


En août 1944, l’armée [polonaise, NdÉ] de l’Intérieur (AK) de «Bor» Komorowski a, elle, déclenché une insurrection contre les Allemands.


Je souhaite que La Montagne en général et M. Daniel Desthomas en particulier se renseignent mieux sur les faits rapportés et n’en fournissent que des commentaires appropriés.


P.S. Je suis, bien sûr, à votre disposition pour vous indiquer mes sources, qui sont à la portée de tous.


19 avril 1993