Thursday, November 21, 1991

Le fichier des juifs du département de la Seine


Une étude attentive du « fichier des juifs du département de la Seine (1940-1944) » permettrait des confirmations et des découvertes.

Des confirmations

Par exemple, l’historien trouverait confirmation des faits suivants : 

– Le nombre de juifs parqués au Vel’ d’hiv’ (comme le seraient plus tard des milliers de « collabos », non sans, parfois, passages à tabac préalables) était de 8.163 et non de trente mille comme l’indiquait une plaque commémorative ;

– Une grande majorité des juifs arrêtés et déportés vers l’Est ne possédaient pas la nationalité française et provenaient de l’Est ; 

– Des « convois pour Auschwitz » ont été inventés par le Centre de documentation juive contemporaine de Paris [1].

Des découvertes

L’historien qui confronterait les données de ce fichier avec d’autres données pourrait déterminer le nombre des juifs déportés pour raison raciale, pour motif de droit commun, pour marché noir, pour représailles contre des attentats et il pourrait dénombrer les « optants », c’est-à-dire les volontaires pour la déportation (appelée par les Allemands « transport », « expulsion », « refoulement »). Il déterminerait le nombre des « faux gazés », soit les personnes abusivement cataloguées comme « gazées » par S. Klarsfeld (par exemple, la mère d’Henri Krasucki, Gilbert Salomon dit « le roi de la viande » et d’autres moindres célébrités). Il pourrait déterminer la destination exacte et peut-être même le sort individuel de chacun des cinquante et un d’Izieu (enfants et accompagnateurs).

Des miracles

On nous dit que ce fichier a été découvert par miracle. Mais je note que, depuis une dizaine d’années, les miracles de ce genre tendent à se multiplier. Dès que, devant la montée du révisionnisme, on s’inquiète apparemment de voir un révisionniste publier des documents jusqu’ici cachés (j’ai été le premier au monde à rendre publics les plans des prétendues chambres à gaz homicides d’Auschwitz), il se trouve quelqu’un, S. Klarsfeld par exemple, pour découvrir par miracle un document de plus (par exemple, L’Album d’Auschwitz). J’attends que, par miracle, l’État d’Israël redécouvre le journal de Himmler. Par miracle, des journalistes découvriront, dans l’Ouest parisien, les pièces du procès que des juifs ont conduit contre d’autres juifs à huis clos, en 1944-1945, avec l’assentiment tacite des autorités françaises ; les accusés étaient des juifs qui, à Paris, avaient fait partie de ce que Maurice Rajsfus appelle « une véritable internationale juive de la collaboration » ; les accusés ont été acquittés en première instance et en appel cependant que d’autres Français, non juifs, passant devant les tribunaux de l’Épuration, étaient condamnés à mort.

Le plus grand fichier juif du monde

J’attends surtout que, par miracle, le Service international de recherches de Bad Arolsen, en Allemagne, rouvre sa « Section historique », dissoute en 1978 à cause de la curiosité croissante des révisionnistes. Le SIR possède le plus riche fichier du monde en ce qui concerne les juifs européens qui ont survécu ou qui n’ont pas survécu à la guerre. Il distribue les certificats qui autorisent la perception des indemnités versées par l’Allemagne aux victimes du national-socialisme ou à leurs ayants cause : quatre millions quatre cent mille jusqu’à présent ; les indemnités seront versées jusqu’à l’an 2030.

Le secrétariat d’État aux Anciens Combattants

M. Mexandeau est dans l’embarras. Il se serait bien passé, comme ses prédécesseurs, de la « découverte » de son fichier. Au sein de son secrétariat d’État fonctionne l’étonnante « Direction de l’information historique » (M. Barcellini et Mme Jacobs), chargée, à grands frais, de la lutte antirévisionniste et du maintien de certaines fictions historiques. « Fiction » : c’est le mot même, employé ingénument dans une note de service expliquant, par exemple, qu’il faut préserver telle « fiction » pour permettre à des ayants cause de percevoir tel type d’indemnités [2].

Le vœu le plus cher des révisionnistes est de voir se multiplier les possibilités d’accès aux archives, à toutes les archives pour tous les historiens et tous les chercheurs.

21 novembre 1991


[1] S. Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des juifs de France, Paris, éd. Beate et Serge Klarsfeld, 1978, p. 10.
[2] Voyez RHR, novembre 1991, p. 21-22, note 4.