Friday, February 1, 1991

Préface à la réédition d'« A-t-on lu Rimbaud ? »


En 1961, Jean-Jacques Pauvert éditait A-t-on lu Rimbaud ? En 1971, il rééditait l’ouvrage avec, en complément L’Affaire Rimbaud. Sans pour autant faire « délirer la France entière » (René Étiemble), le livre rencontra quelque succès et causa du remue-ménage. J’y montrais que, contrairement à sa réputation, Rimbaud était logique. Accessoirement, je découvrais aussi que, loin d’être mystique, son inspiration était surtout érotique, ce qui ne manquait pas de piquant. On s’appesantit sur l’érotisme, effet secondaire, et on négligea le plus important : le jeune Arthur, qu’on nous présentait comme un modèle de poète exalté, visionnaire et révolutionnaire – un surréaliste avant la lettre – se révélait avoir été un collégien, féru d’analyse logique et grammaticale, un fort en thème (latin), un parnassien en quelque sorte. Les dures lois de la prosodie française et de l’alexandrin, il les avait respectées autant que les impératifs de l’hexamètre dactylique et de la prosodie latine. Au fond, il ne détestait pas la férule, y compris celle de sa mère.

Par la suite, je publiais quelques études sur Lautréamont, sur Apollinaire et sur Nerval. Là encore, je m’efforçais de lire les textes au plus près. C’est ainsi que je découvrais que ces auteurs réputés, à des degrés divers, illogiques, irrationnels et en rupture avec la tradition, étaient logiques, rationnels et sages dans l’agencement des pensées et des mots. Les apparences nous avaient trompés. Isidore Ducasse, sous le nom de Lautréamont, avait écrit une insolente bouffonnerie où il s’était merveilleusement payé la tête du « bon lecteur ». Gérard Labrunie, sous le nom de Nerval, avait, dans ces joyaux que sont les poèmes des Chimères et des Autres Chimères, dissimulé de naïves confidences, pures et pathétiques, mais un peu inquiétantes aussi. Wilhelm-Apollinaris de Kostrowitzky, sous le nom d’Apollinaire, avait, lui aussi, épanché son cœur dans les poèmes d’Alcools et, sous le masque de la fantaisie mystificatrice, il avait caché une étonnante érudition. Ajoutez à cela que, vers la même époque, je me délectais de la lecture de Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, que je tiens pour le plus grand de nos stylistes et le plus fin connaisseur des ressources de notre langue. 


Bref, je m’amusais bien. J’assouvissais mon plaisir de la langue et de la littérature françaises, du mot précis, de la recherche du sens premier, et tout cela loin des biographies et des bibliographies. Souvent, dans un parc de Vichy, le long de l’Allier, je m’efforçais, « le prudent crayon à la main », de déchiffrer des textes difficiles comme pour les expliquer à des passants, simples et sensés, dont je supposais qu’ils avaient en horreur le chiqué universitaire ou parisien.

Il ne manquait rien à cette belle vie, pas toujours paisible, sinon que, par ailleurs, je menais aussi une autre vie, clandestine celle-là, et dont je me doutais qu’un jour ou l’autre elle déboucherait sur le pire. 


Mieux vaut l’avouer tout de suite, le hasard ou la destinée (mais que veut dire au juste ce mot ?) m’avaient conduit, dès le début des années soixante, à découvrir presque simultanément, en littérature, le mythe de Rimbaud et, en histoire, horribile dictu, le mythe de la magique chambre à gaz. Ensemble, le révisionnisme littéraire et le révisionnisme historique avaient fait leur entrée dans la vie d’un professeur de province qui, à trente-deux ans, enseignait le français, le latin et le grec dans un lycée de jeunes filles : le lycée des Célestins. Quelques années plus tard, ces deux révisionnismes allaient se conjuguer dans mon étude du trop fameux Journal d’Anne Frank.

C’est ainsi qu’au seuil de la trentaine, je fus conduit à partager en quatre une vie particulièrement active : un quart s’en trouvait consacré au plaisir de vivre, à ma famille et au sport ; un quart allait à mon métier, un quart au révisionnisme littéraire et un quart enfin – la part maudite – au révisionnisme historique.

Quelques années plus tard, je quittais l’enseignement secondaire pour l’enseignement qui se qualifie lui-même de supérieur et j’entrais dans l’Université : un bien grand mot quand on y songe. 


Ma thèse allait porter sur « La bouffonnerie de Lautréamont ». La soutenance eut lieu le 17 juin 1972, le jour du match de boxe Bouttier-Monzon. L’affaire se passa à l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. Elle fut chaude, animée, et la presse de l’époque s’en fit l’écho. J’y glissai une allusion aux « mythes extravagants » de la seconde guerre mondiale : « Certains mythes sont sacrés. Même en littérature ou en histoire, on court quelque risque à vouloir démystifier [1]. »

Deux ans plus tard, nommé à l’université Lyon-II, après un passage de quelques années à la Sorbonne, je laissais, comme disent les Anglais, le chat sauter hors du sac et je révélais, hors de l’enceinte universitaire, qu’à mon avis Paul Rassinier avait eu raison : il n’avait jamais existé de chambres à gaz homicides dans les camps de concentration du IIIe Reich.

L’une des conséquences de mon audace fut que je devins, du jour au lendemain, un professeur d’université des plus suspects. En 1978, j’appris qu’on me tenait officiellement pour un universitaire qui n’avait aucune publication à son actif, pas même un certain livre sur Rimbaud qui avait fait parler de lui dans les années soixante. Attestaient de ma complète stérilité le président et le vice-président de l’université Lyon-II, le ministre des Universités et, pour faire bonne mesure, le Conseil d’État qui, avec la liste de mes publications à portée de main, déclarait souverainement qu’il n’y avait « rien de matériellement inexact » à soutenir que Faurisson était un professeur d’université d’une espèce unique : il n’avait jamais rien publié ; la preuve, c’est qu’il l’avouait lui-même.

En quelques années, j’allais connaître une avalanche de mensonges, de médisances et de calomnies mais je ne m’attarderai ici, un instant, qu’à la répercussion de cette campagne sur le sort d’A-t-on lu Rimbaud ? 


Mon livre disparut de la circulation, ainsi que quelques autres de mes ouvrages. On les déclara « épuisés » ou « introuvables », même lorsqu’ils subsistaient accidentellement sur catalogue. La demande ne manquait certes pas pour A-t-on lu Rimbaud ? mais J.-J. Pauvert ne voulait pas entendre parler d’une réédition. Il n’était pas hostile mais il avait peur. Vers 1984, un éditeur parisien s’enhardit. Il décida de rééditer le livre. Mais il reçut des menaces, certaines écrites et signées (dont je conserve copie). Puis il reçut... de l’argent : M. Jack Lang, ministre de la Culture, lui assignait un pécule renouvelable d’une année sur l’autre pour une « action culturelle ». L’éditeur eut alors une illumination : il comprit qu’il avait failli se compromettre avec le diable. Il s’en ouvrit à un auteur qui préparait un livre sur des confidences d’éditeurs. Il lui fit savoir que, s’il avait en fin de compte renoncé à publier mon livre sur Rimbaud, c’était parce que j’avais écrit d’autres livres – passablement abjects – qu’il ne voulait pas avoir l’air de cautionner. Je me dispenserai de citer l’ouvrage où peut, aujourd’hui, se lire cette « fausse confidence ».

Je comprends qu’on ait peur et qu’à certains la peur dicte ce genre de réaction. 


La présente édition devait s’ouvrir sur un avant-propos qui aurait permis au lecteur de faire le point sur l’image de Rimbaud, aujourd’hui, dans le monde universitaire : une image, si j’ai bien compris, qui a beaucoup changé depuis le début des années soixante. Il paraît que, maintenant, ses poèmes en vers ou en prose se lisent de près et qu’on se préoccupe de leur sens premier. L’auteur de cet avant-propos comptait parmi les plus brillants élèves ou étudiants qu’il m’ait été donné de rencontrer. Il est devenu un linguiste réputé ; il occupe une position enviable dans le monde des érudits et un poste de responsabilité internationale, comme on dit. Mais voilà, il a fait savoir à mon éditeur qu’il retirait son avant-propos. N’en parlons plus. 


Pour ma part, il y a bien des lustres que je ne lis plus « Voyelles » ou les Illuminations. Les temps sont trop durs. Mais les temps changent, et vite. Qui sait ? Peut-être, un jour, me permettra-t-on de relire Rimbaud.

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[Préface par Robert Faurisson d’A-t-on lu Rimbaud ?, suivi de L’Affaire Rimbaud, rééd. (première édition 1962), Paris, La Vieille Taupe, [février] 1991, p. 7-10.]



[1] R. Faurisson, A-t-on lu Lautréamont ?, p. 338.