Friday, January 13, 1989

Lettre à Henri Amouroux


Dans votre huitième volume de La Grande Histoire des Français sous l’occupation, paru en octobre 1988, j’ai reconnu la trace de pas mal d’informations que je vous avais communiquées du début de 1977 au début de 1988 et pourtant mon nom n’ apparaît pas parmi les cinq cent soixante-quinze noms de personnes que vous remerciez à la fin de votre livre pour l’aide qu’elles vous ont apportée.

Puis-je me permettre de vous demander pourquoi ? 

Ce n’est, en particulier, pas sans mal et sans risque que je m’étais procuré, par exemple, le document que vous reproduisez partiellement à la page 481. Les informations chiffrées sur les exécutions sommaires du maquis Bernard et du maquis Chabanne, c’est à moi que vous les devez. Elles vous servent d’ailleurs peut-être de levier d’Archimède pour obtenir ou essayer d’obtenir auprès de l’Institut d’histoire du temps présent accès aux fameuses archives dont je vous parlais pour la suite de vos travaux. 

Je me réserve de vous fournir, le moment venu, une fiche de lecture de votre livre. D’ores et déjà, je voudrais vous mettre en garde contre les erreurs suivantes :

– à la page 23, vous donnez un aperçu erroné du décret « NN » (Nomen Nescio), couramment appelé le décret « Nacht und Nebel » ; les appellations ne sont peut-être pas d’une grande importance mais c’est le contenu du décret et sa mise en pratique qui comptent le plus et, en l’espèce, je ne vois pas qu’on puisse reprocher à Keitel une décision et une pratique qui sont communes, je pense, à toutes les armées du monde qui, dans le territoire qu’elles occupent, cherchent à protéger la vie de leurs soldats ou de leurs fonctionnaires contre les actions des « francs-tireurs », des « résistants » ou des « terroristes » ;

– à la page 437, vous qualifiez le camp du Struthof de « camp d’extermination » ; cette dénomination, je crois vous l’avoir dit, contient un jugement de valeur et implique que les Allemands pratiquaient une politique d’extermination dans ce camp ou dans d’autres camps ; or, il s’agit là d’une accusation non fondée et même controuvée par une abondance de faits et de documents (rappelez-vous ma courbe de mortalité du camp de Dachau, aussi).

Vous dites qu’au Struthof « étaient morts environ vingt mille déportés » (voulez-vous dire à la date du 10 septembre 1944, déjà ?). Or, dans un mot que je vous avais adressé le 3 juin 1986, je vous avais déjà mis en garde contre cette exagération et je vous avais dit que, dans l’acte d’accusation du lieutenant-colonel Guyon contre les gardiens du camp, il était question de près de trois mille morts. A la page 13, il est exactement dit :

En trois ans et demi d’existence, le camp du Struthof qui est à classer parmi les plus redoutables, a été le tombeau de deux mille cent cinquante-six victimes dénombrées, abstraction faite d’une trentaine d’exécutions clandestines et de tous les Russes, Polonais, juifs, décédés entre mi-septembre 1943 et le 29 mai 1944. Le nombre des décès doit approcher de trois mille. L’effectif moyen des déportés pendant la même période a été de 1983.

A propos du réseau Alliance vous rapportez une affirmation de Mme Marie-Madeleine Fourcade comme s’il s’agissait d’une vérité historique. J’ai un assez bon dossier du Struthof et, en particulier, de sa « chambre à gaz ».

13 janvier 1989