Wednesday, October 10, 1984

Préface de "Der Auschwitz Mythos" de Wilhelm Stäglich


Bien que je n’approuve peut-être pas en tous points les opinions émises dans Der Auschwitz Mythos, je dois dire qu’il s’agit là d’un ouvrage profond, en particulier dans son analyse du « procès de Francfort » (1963-1965) où l’auteur met en lumière le phénomène humain, si obscur et si inquiétant, du désir ou de la volonté de croire.

A ce procès comparaissaient des officiers et de simples gardes du camp d’Auschwitz. A en croire la thèse officielle qu’on trouve à la base des accusations portées contre ces Allemands, Auschwitz-I possédait un crématoire [Krematorium-I] pourvu d’une chambre à gaz homicide qui aurait fonctionné de l’automne 1941 à la fin de 1942. Le camps d’Auschwitz-Birkenau possédait, lui, quatre crématoires [Krematoriums-II et III ainsi que Krematoriums-IV et V], pourvus, nous dit-on, de chambres à gaz homicides qui auraient fonctionné en gros du printemps ou de l’été 1943 à l’automne 1944, c’est-à-dire, selon le crématoire en cause, pendant une période de dix-sept à dix-neuf mois.

Aujourd’hui, on présente aux touristes le Krematorium-I comme un bâtiment « partiellement » reconstruit mais, en réalité, il ne s’agit que d’une fraude due aux autorités polono-communistes. Les quatre crématoires de Birkenau sont à l’état de ruines qu’avec une remarquable circonspection les exterminationnistes se sont bien gardés d’examiner. Pour moi, j’ai examiné ces cinq crématoires à tous les points de vue possibles à la fois sur place et à partir des nombreux plans de construction allemands que j’ai découverts en 1976. Ma conclusion est qu’aucun des crématoires d’Auschwitz-I ou de Birkenau n’a possédé de chambre à gaz homicide.

En réalité, le Krematorium-I a possédé jusqu’en juillet 1943 une chambre froide pour cadavres (Leichenhalle] qui, à partir de cette époque, fut transformée en un abri anti-aérien (Luftschutzbunker) avec plusieurs pièces dont une salle d’opération chirurgicale pour l’hôpital SS (Kranken-Revier). Les Krematoriums-II et III possédaient des chambres froides semi-enterrées (Leichenkeller). Les Krematoriums-IV et V possédaient, chacun, plusieurs petites pièces ; deux d’entre elles étaient pourvues d’un poêle à charbon. Toutes ces pièces auraient été manifestement inappropriées pour des exécutions massives par gaz.

Au procès de Francfort, l’existence de ces prétendues chambres à gaz aurait dû constituer le point central de toute la procédure. Le tribunal aurait dû exiger le production de tous les plans, dessins, photographies et documents, qu’il lui aurait été facile de se procurer en grand nombre si seulement les juges d’instruction, les juges du siège et les avocats les avaient recherchés au début des années soixante avant le procès comme je l’ai fait moi-même, avec succès, en 1976. Le ministère public et les avocats de la défense auraient dû,tous, exiger ces informations. Il ne se produisit rien de tel. Dans ce procès, personne n’examina la prétendue arme du prétendu crime ; l’arme ne fut pas même présentée. Pourtant, durant le procès, le tribunal et plusieurs avocats procédèrent à des investigations in situ à Auschwitz mais celles-ci ne portèrent jamais sur les chambres à gaz elles-mêmes.

Il est possible que les participants du procès de Francfort aient cru que n’importe quelle pièce aurait pu servir pour des gazages homicides. C’est une erreur. Par exemple, l’agent prétendument utilisé à Auschwitz et à Birkenau pour administrer la mort dans ces chambres à gaz était l’acidecyanhydrique (sous la forme du pesticide appelé dans le commerce Zyklon B), c’est-à-dire l’agent utilisé dans certains pénitenciers américains pour procéder à des exécutions de condamnés à mort. J’ai étudié les chambres à gaz américaines et j’ai découvert que l’exécution d’un seul prisonnier par ce moyen était extrêmement compliquée et qu’elle exigeait une grande expertise technique. Tout cela échappait au tribunal, qui n’envisagea pas d’ordonner un rapport d’expertise afin de déterminer si, à Auschwitz et Birkenau, telle ou telle pièce pouvait avoir servi de chambre à gaz homicide.

Pour établir qui, parmi les accusés, avait participé aux prétendus gazages, le tribunal choisit seulement de déterminer si l’accusé se trouvait sur la rampe de débarquement quand les déportés descendaient des trains. Nous en arrivons là à un mode de raisonnement par postulats et suppositions qu’on ne peut qualifier que de totalement abstrait et même d’aberrant.

Le tribunal établit que, si l’accusé s’était simplement trouvé sur le quai de débarquement, celui-ci devenait coupable de participation au crime de « sélection ». La « sélection » était supposée avoir consisté en la division entre, d’une part, ceux qui allaient survivre et, d’autre part, ceux qui étaient supposés aller au « gazage ». Certains de ceux qui étaient supposés aller au « gazage » prenaient une route supposée finir entre les Krematoriums-II et III tandis que le reste prenait une route supposée finir entre les Krematoriums-IV et V ; le tribunal ne prit pas la peine de remarquer que les deux routes, une fois les crématoires passés, se rejoignaient pour aboutir aux entrées du Sauna central où, en fait, on passait à la douche et désinfectait les déportés. Comme le tribunal avait postulé que les crématoires possédaient des chambres à gaz, il postulait maintenant que les déportés qui étaient supposés avoir été « sélectionnés » pour les « gazages » ne poursuivaient pas leur chemin entre les crématoires jusqu’au Sauna central mais étaient entassés dans les supposées chambres à gaz à l’intérieur des crématoires.

Ainsi, au terme d’une série de présomptions et au prix d’un « raisonnement » totalement arbitraire, le tribunal postulait que les Allemands qui se trouvaient sur le quai de débarquement à l’arrivée des déportés étaient coupables de complicité de gazages homicides.

Nous ne devrions pas, me semble-t-il, accuser le système judiciaire allemand de partialité, de couardise ou d’incompétence. En théorie et dans l’abstrait, on peut tenir le raisonnement du tribunal pour irréprochable. Mais, si l’on se rappelle que la topographie et les réalités matérielles sont importantes pour prouver un crime qui, par, définition, était concret et matériel, le raisonnement du tribunal était absurde. Je dirais plutôt qu’en la circonstance les juges allemands ainsi que les avocats et bien d’autres personnes impliquées dans ce procès ont été victimes d’une forme d’aveuglement et de naïveté qui se rencontrent souvent dans certaines croyances d’ordre religieux. 

Voilà donc des juges qui, chaque soir après l’audience du jour, réintégraient leurs confortables demeures où ils s’endormaient la conscience tranquille. On aurait provoqué chez ces hommes une vive surprise si on leur avait dit alors que, dans la journée, ils avaient observé exactement le comportement de leurs prédécesseurs durant les procès de sorcellerie du XVIe, du XVIIe et même du XVIIIe siècle.

En ces temps-là on accusait des hommes et des femmes d’avoir rencontré Satan, par exemple, au sommet d’une colline, au milieu de feux et de fumées, avec l’accompagnement de cris et d’appels ainsi que d’odeurs particulières. Si, à ce procès de sorcellerie, l’accusé avait objecté : « Mais je n’ai pas vu Satan parce que Satan n’existe pas », il aurait brisé un tabou et, par là, signé son propre arrêt de mort. En fait, il ne pouvait sauver sa vie qu’en admettant que, certes, il avait aperçu, ainsi que l’attestaient certains, de loin, au sommet de la colline, les feux et les fumées de Satan, il avait entendu les cris des victimes et il avait remarqué d’étranges et de terrifiantes odeurs mais en ajoutant que, pour sa part, il s’était trouvé placé au pied de la colline et n’avait personnellement rien eu à faire avec tout cela.

De même au procès de Francfort. L’accusé n’allait pas contester ce que les témoins affirmaient à propos des feux, des fumées, des cris et des odeurs au sommet du camp de Birkenau, là où se trouvaient les quatre crématoires avec leurs prétendues chambres à gaz. Ces accusés confessaient avoir été au milieu du camp, sur le quai de débarquement où ils accueillaient des foules de gens qui, ensuite, se rendaient à trois cents ou cinq cents mètres plus loin, là où les suppôts de Hitler étaient supposés se livrer à leur criminelle besogne ; les accusés de Francfort faisaient valoir que, personnellement, ils n’encouraient aucune responsabilité directe dans ces horreurs.

Cet ensemble caractéristique de feux, de fumées, de cris, d’appels et d’odeurs particulières constitue une sorte de cliché qui trouve son origine non pas dans l’imagination de tel ou tel individu mais dans des traditions et des craintes ancestrales. On y rencontre au surplus un trait remarquable du faux témoignage : quand le prétendu témoin n’a pas clairement vu ce qu’il prétend avoir vu et quand il n’a pas touché ce qu’il dit avoir vu, alors se développe une sorte de compensation sensorielle l’ouïe, le goût et l’odorat se portent au secours d’une vue claire et d’un toucher réel. On n’a pas touché, on n’a pas réellement vu mais, par un phénomène de compensation, on est supposé avoir entendu, senti et goûté. Mieux : si on n’a pas réellement vu, c’est pour une excellente raison : les yeux étaient aveuglés par les flammes et les fumées offusquaient la vue. Ajoutons enfin les circonstances : le témoin était si bouleversé par les horreurs d’Auschwitz et de Birkenau, qu’en fin de compte il ne pouvait pas les fixer du regard.

Un dicton français veut que « plus cela change, plus c’est la même chose ». Pourquoi des peurs et des superstitions ataviques disparaîtraient-elles ? Seule change leur forme. Le XXe siècle a connu des quantités de procès de sorcellerie aussi bien dans le monde « libre » que dans le monde communiste. Le procès de Francfort a constitué, si l’on veut, un procès de sorcellerie dans toute sa perfection, sans aucun rapport d’expertise sur les chambres à gaz et avec une procédure où un quart de preuve + un quart de preuve + une demi-preuve équivalaient à une preuve. Le procès, mené dans une salle de théâtre, fut conduit selon un rite de caractère religieux. Les participants communiaient en l’évocation d’une horreur sacrée. Il est significatif que, dans le prétoire, l’emplacement même de l’horreur était représenté de manière symbolique, presque abstraite, par des plans d’Auschwitz et de Birkenau où l’on pouvait à peine discerner l’emplacement de l’arme du crime par excellence : ces horribles abattoirs pour hommes, femmes et enfants. Si incroyable que cela puisse paraître, aucun dessin, aucun croquis de caractère technique, aucune photographie des chambres à gaz ne furent exposés dans cette vaste salle d’audience, une salle de théâtre, encore une fois ; seul un plan du camp était exposé où les crématoires (sans mention des chambres à gaz) étaient représentés par de tout petits rectangles. Personne ne se risqua à poser des questions sur ces ridicules taches noires. Elles étaient tabou. Quiconque aurait poussé l’audace jusqu’à y regarder de plus près, serait apparu comme un hérétique, un adepte de Satan, un « nazi ».

Tout cela se déroula à Francfort, au milieu du XXe siècle, dans un pays réputé jouir d’une constitution démocratique et d’un appareil judiciaire indépendant, avec une presse censément libre et aussi dans un pays riche de tant d’esprits connus pour leur amour de la science et leur goût du détail précis. Les historiens allemands doivent la plus grande part de leurs information à des procès de ce genre ; d’où le caractère vague, immatériel et magique de leurs assertions quant aux chambres à gaz et au génocide.

A leur façon, les accusés et leurs défenseurs contribuèrent, tous ensemble, à donner à ce long procès son caractère religieux, soit parce qu’ils croyaient effectivement à l’existence des magiques chambres à gaz, soit parce que, par prudence, ils préféraient éviter de déclencher un scandale en demandant d’aller y voir de plus près en la matière. Jusqu’au bout, toutes les parties respectèrent le rituel.

Wilhelm Stäglich, juge lui-même, eut l’héroïsme de publier son livre sur Auschwitz en 1979. Mais alors se produisit un autre phénomène qu’on avait cru disparu à la fin du XVIIIe siècle. L’université de Göttingen, au prix d’une longue procédure judiciaire, obtint d’un tribunal la révocation du grade de docteur en droit que cette célèbre université allemande avait conféré en 1951 à W. Stäglich. Je ne vais pas énumérer ici tout ce que cet honnête homme par excellence, que j’admire, a eu de plus à souffrir. Qu’il me suffise de dire que W. Stäglich, juge et historien allemand, a sauvé l’honneur des juges et des historiens allemands. Il a tout perdu, fors l’honneur.


octobre 1984

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[Ce texte a été publié en allemand en préface à une réédition, faite en Angleterre, de Der Auschwitz Mythos, ouvrage de W. Stäglich dont la première édition datait de 1979, chez Grabert à Tübingen ; voy. : Der Auschwitz Mythos, Historical Review Press, 1984, p. 492-496. Il a été également publié an anglais mais sous une forme différente ; voy. « A Revised Preface to Auschwitz: A Judge Looks at the Evidence », The Journal of Historical Review, Summer 1990, 10, 2, p. 187-193.]

Saturday, September 1, 1984

"Les Chambres à gaz, secret d’État" ou Les théologiens de la magique chambre à gaz


La religion de la chambre à gaz se porte de plus en plus mal. Elle vient, par réaction à ceux qui la mettent en doute, de tomber dans un intégrisme forcené. Le spectacle est divertissant. J’en donnerai un avant-goût dès à présent et dans quelques mois, je publierai une étude plus détaillée. A cette étude je joindrai, pour plus de divertissement encore, les pieux articles que la presse française consacrera, pour l’édification générale, au livre que viennent de publier les éditions de Minuit et Jérôme Lindon sous le titre de :

– Les Chambres à gaz, secret d’État (juillet 1984, 304 p., 79 F.) 

Le 9 décembre 1983, j’avais annoncé la parution de cet ouvrage [1]. Je donnais les références de l’édition originale allemande :

– Eugen Kogon, Hermann Langbein, Adalbert Rückerl et autres, NS-Massentötungen durch Giftgas (gazages en masse sous le régime national-socialiste), S. Fischer, 350 p., 1983.

La version française se présente comme une traduction de la version allemande. En réalité, le texte a été modifié çà et là : ces modifications sont toutes savoureuses. Je ne m’y attarderai pas ici. 

Kogon, Langbein et Rückerl sont de vieux chevaux de retour de la littérature exterminationniste. Pas moins de vingt et une personnes se sont jointes à ces grands-prêtres pour célébrer à leur façon le culte de la magique chambre à gaz : magique, car, immatérielle et insaisissable, elle se joue de toutes les lois de la physique et de la chimie. D’ailleurs, comme les entités métaphysiques, elle n’a pas d’image.

Sur le sujet tabou des mystérieuses chambres à gaz de Hitler, qui auraient été un « secret d’État », ce livre constitue... une prouesse : Une sorte de « nec plus ultra » de l’esprit ascientifique ou anti-scientifique. Tout au long de ce pauvre bréviaire de la croyance exterminationniste règne une atmosphère d’autopersuasion en une même foi que les méchants, venus de l’extérieur et imperméables au « langage codé », mettent diaboliquement en péril. Ces vingt-quatre auteurs ont serré les rangs pour venir nous dire d’un seul cœur qu’ils croient aux chambres à gaz et pour nous adjurer d’y croire à notre tour, sans poser de questions embarrassantes et sans formuler de remarques impertinentes.

Ils affectent d’ignorer les arguments de la partie adverse, ce qui nous oblige ici, avant tout examen de leurs arguments, à rappeler quelques-uns des nôtres. 

Rappelons d’abord, une fois de plus, des vérités humbles et concrètes qu’on a trop tendances à perdre de vue quand on discute de gazages homicides.

Gazer autrui sans courir le risque de se gazer soi-même ou de gazer son entourage est très difficile, surtout quand le gaz utilisé se trouve être de l’acide cyanhydrique. Les Allemands passent pour avoir tué des millions de victimes avec ce gaz sous la forme commerciale du produit de désinfection appelé Zyklon B. Il est déjà surprenant qu’une nation moderne, connue pour la valeur de ses chimistes, n’ait rien trouvé de mieux qu’un désinfectant pour un tel propos. Mais laissons ce point de côté.

Aux États-Unis, pour exécuter, non pas des millions de gens mais un seul condamné à mort, on utilise précisément l’acide cyanhydrique en tant que tel. J’ai montré que cette forme d’exécution exige une infinité de précautions, de longs préparatifs, et, surtout, ce qu’on pourrait appeler une véritable petite usine. On a recours à des moyens élaborés pour manier le poison et l’introduire dans la chambre, pour s’assurer de la mort effective du condamné, pour aspirer le gaz hors de la chambre en direction d’un barboteur où s’effectue la neutralisation de l’acide, pour rejeter le mélange obtenu au moyen d’une cheminée placée au plus haut point de la prison, pour – moment fatidique – pénétrer avec masque à gaz dans l’habitacle afin de laver le cadavre de toute trace d’un acide qui pénètre peau et muqueuses. 

Dans l’évangéliaire exterminationniste, le témoin principal que nous sommes priés de croire sur le chapitre des gazages en masse que les Allemands et lui-même auraient pratiqués sur des millions d’hommes est Rudolf Höss (à ne pas confondre avec Rudolf Hess). Rudolf Höss, avant d’être pendu par les communistes polonais, aurait laissé à ses geôliers une tout à fait libre confession dont le texte n’a jamais été authentifié mais qui raconte ceci : dès qu’une fournée de deux mille victimes ne laissait plus entendre signe de vie dans la chambre à gaz, on mettait en marche un appareil d’aération et une équipe entrait prendre possession des cadavres. Les équipiers vaquaient à leur besogne en mangeant ou en fumant, ce qui veut dire : sans masque à gaz. C’est radicalement impossible. L’acide cyanhydrique adhère longuement aux surfaces et il est explosible. Même avec des masques à gaz, le travail aurait été impossible pour des raisons que j’ai exposées ailleurs et sur lesquelles je ne reviendrai pas ici. Le gaz cyanhydrique, partout présent dans les corps et entre les corps, sur les murs, sur le sol, au plafond, aurait provoqué rapidement la mort des équipiers. Or, dans le livre de nos vingt-quatre auteurs, c’est bien pourtant le « témoignage » de Höss qui occupe la place centrale. On se demande, à ce compte, ce que peut bien valoir le reste de l’œuvre. Faut-il être à court de ressources pour se contenter d’un pareil témoin !

Un autre témoin invoqué est Kurt Gerstein. Gerstein est en passe d’être béatifié. Cela ne l’a pas empêché d’accumuler en diverses confessions, toutes plus folles les unes que les autres, les plus fantastiques inepties. Le livre de nos vingt-quatre auteurs a délibérément tronqué la plus connue de ces confessions et en a fabriqué une mouture ad usum Delphini. Ainsi aucun lecteur ne saura-t-il que Gerstein affirme à deux reprises que, dans les chambres à gaz de Belzec, les victimes se pressaient les unes au pied des autres sur un espace de vingt-cinq mètres carrés et au nombre de sept à huit cents personnes. Autrement dit, Gerstein, dit et répète qu’il a vu, de ses yeux vu, de vingt-huit à trente-deux personnes debout sur un mètre carré ! Il débite bien d’autres sornettes encore. Par exemple, à Belzec et à Treblinka, les Allemands auraient gazé des millions de victimes avec, dans chaque camp, un moteur diesel emprunté à un vieux char russe. Un diesel fournit plus de gaz carbonique (non toxique) que d’oxyde de carbone (toxique). Un moteur à explosion aurait bien mieux convenu ! Mais pour tuer des millions ! Ou même quelques milliers ! Et que dire de la montagne de vêtements haute de trente-cinq ou quarante mètres vue par le même Gerstein? Comment procédait-on pour aller placer des vêtements à une hauteur de dix à douze étages ? 

Si les Allemands avaient construit des chambres à gaz pour y assassiner des millions de victimes, les traces matérielles de ce massacre aux proportions industrielles auraient été innombrables. Or, il n’existe aucune trace matérielle. Pas plus qu’on n’a retrouvé un ordre de Hitler ou de quiconque prescrivant de tuer les Juifs, on n’a trouvé un vestige physique ou un document attestant de l’existence de ces magiques chambres à gaz. Pas une expertise n’a été rédigée par les innombrables commissions d’enquête alliées qui prouve ou tende à prouver que tel local, soit indemne, soit en ruine, ait été une chambre à gaz. Pas un rapport d’autopsie n’établit que tel cadavre était le cadavre d’une personne tuée par un gaz-poison. Les Allemands auraient eu à ordonner et à préparer des études. Il aurait fallu réunir des ingénieurs, des architectes, des toxicologues. Il aurait fallu payer ces gens-là. Il y aurait eu des procès-verbaux ou des études ou des plans de toutes sortes. Il aurait surtout fallu obtenir des matériaux contingentés. Même les dotations de fil barbelé étaient du ressort du ministre Speer. Le registre de la serrurerie d’Auschwitz, qu’on a conservé, mentionne jusqu’à la moindre pièce fournie pour la construction des bâtiments contenant les fours crématoires (et, paraît-il, des chambres à gaz homicides). Or, pas le plus faible indice n’apparaît de la construction de ces chambres alors qu’on sait tout sur les crématoires. 

L’idée directrice de l’ouvrage de nos vingt-quatre théologiens est celle du « langage codé ». Les Allemands, prétendent-ils, prenaient soin de s’exprimer en un langage destiné à cacher-la-réalité-tout-en-étant-transparent-pour-les-initiés. Par exemple, « action spéciale » ou « traitement spécial » aurait signifié « action de tuer » ou de « gazer ». C’est absurde. Comme toute les polices du monde, la police allemande usait d’euphémismes pour éviter parfois les mots d’exécution ou de rafle, mots, qui, dans un contexte différent, pouvaient avoir un tout autre sens. Par exemple, ainsi qu’il a été démontré par la défense allemande au grand procès de Nuremberg, « traitement spécial » pouvait tout aussi bien désigner le traitement de faveur dont bénéficiait des prisonniers de marque. D’ailleurs, admettons un instant que Hitler ait effectivement pris la décision de massacrer des millions de gens. Imagine-t-on qu’il se serait dit : « Cet immense massacre passera inaperçu si nous employons des mots codés » ? Assez décodé !

Nos théologiens n’ont pas résisté à la tentation de parler une fois de plus de la lettre de Goering sur la « solution finale » (par émigration ou évacuation) ou du procès-verbal de la réunion de Wannsee : arguments éculés dont même le colloque de la Sorbonne (29 juin – 2 juillet 1982), présidé par Raymond Aron et François Furet, n’a plus voulu.

Ces théologiens ont une horreur du concret que révèle bien la partie documentaire de leur livre. Ils ne présentent que six documents ou photos. Le premier document représente une « note secrète » sur les camions à gaz (ces fameux camions dont on ne semble avoir retrouvé aucun spécimen, aucun fragment, aucun dessin, aucune étude) ; cette note est pour le moins abstruse. Puis vient un « plan du camp d’extermination de Sobibor » mais rien ne nous précise qu’en réalité il s’agit d’un dessin fait sur mesure par un « témoin » (sic) de l’accusation. La même remarque est valable pour le camp de Treblinka. Le plan du crématoire-II à Auschwitz est reproduit de telle sorte que le lecteur aurait bien du mal à déchiffrer que ce qu’on lui présente comme une chambre à gaz porte, en fait, en allemand la désignation de « Leichenkeller » (morgue enterrée). Le « bunker 2 » a été dessiné par un témoin à charge et ressemble de façon frappante à une batterie de chambres à gaz de désinfection. Le document, authentique et non suspect celui-là, d’une firme privée allemande qui utilise le mot de « Gasskammer » (pour Gaskammer) concerne une... chambre à gaz de désinfection [2]. On n’a pas osé nous présenter des photos des chambres à gaz dites homicides qu’on fait visiter à des foules de touristes à Auschwitz, à Majdanek, à Mauthausen, à Hartheim. On n’a surtout pas osé montrer la « chambre à gaz » du Struthof (Alsace) dite « en état d’origine » et classée « monument historique ». A ce propos, on se débarrasse par un tour de passe-passe des inepties contenues dans les diverses et gravement contradictoires confessions de Josef Kramer sur cette prétendue chambre à gaz homicide.

Une autre idée chère à nos théologiens est que tous les SS sont passés à confesse et qu’aucun n’a jamais osé nier l’existence des chambres à gaz homicides. Et d’énumérer quelques noms seulement sans jamais nous rapporter fidèlement les paroles prononcées. On nous parle du journal de Johann-Paul Kremer et de ses confessions aux Polonais. On mêle les deux choses, si bien que le lecteur est amené à croire que c’est dans son journal que Kremer parlait de gazages homicides. On ne nous révèle pas que, revenu en Allemagne, Kremer avait rétracté ses confessions aux Polonais et que, pour l’en punir, « certains cercles » avaient obtenu que Kremer repasse en justice dans son propre pays, soit à nouveau condamné, puis privé de sa chaire de professeur et de ses titres et, vieillard pitoyable, contraint d’aller déposer au procès de Francfort où il n’a pu prononcer que des propos extrêmement vagues sur les « sélections ».

Les pages sur l’euthanasie ne comportent pas une seule preuve que les Allemands aient utilisé des chambres à gaz pour donner la mort à des infirmes ou à des impotents qui auraient été bien en peine de se tenir debout pour recevoir une serviette et un savon destinés à leur faire croire qu’ils allaient à la douche !

Des textes et des documents sont falsifiés ainsi que des traductions de l’allemand. J’en donnerai ultérieurement des exemples, en particulier à propos d’un document Dannecker concernant le général Kohl. 

Pas un mot n’est dit de la révision déchirante des années soixante où l’on a vu des historiens exterminationnistes renoncer progressivement à toutes les prétendues chambres à gaz situées hors de Pologne. Dieu sait pourtant si l’on possède des témoignages, tous « bouleversants » et « criants de vérité » sur les gazages de Buchenwald, de Dachau, de Neuengamme, d’Oranienburg-Sachsenhausen, de Mauthausen et de Ravensbrück. Le trait le plus frappant est celui de l’origine sociale et de la formation intellectuelle de ces faux témoins : des prêtres, des pasteurs, des frères en religion, un évêque, des médecins, des savants, des professeurs (de l’université de Strasbourg et d’ailleurs). Nos vingt-quatre intégristes ont fait fi de tous ces progrès de l’esprit critique qui avaient amené un Raul Hilberg, une Olga Wormser-Migot, un Yehuda Bauer à dire que tous ces gazages-là étaient mythiques ; ils ont « réintégré » dans leur corps de doctrine Mauthausen, Oranienburg-Sachsenhausen, Neuengamme et même Ravensbrück. Germaine Tillion fait partie de ces vingt-quatre intégristes. Voyez son livre sur Ravensbrück : la chambre à gaz atteint ici à la réalité des fantômes, à tel point que, dans le plan qu’elle donne du camp, G. Tillion n’ose pas même faire figurer l’emplacement de ladite chambre à gaz.

G. Tillion passe pour être le type de la « belle conscience » et un fleuron du CNRS. Voilà une personne au moins qui sait que des SS ne voulaient pas reconnaître l’existence d’une chambre à gaz dans leur camp. Elle est venue les charger devant un tribunal militaire français. Ils sont passés aux aveux. On les a exécutés ou ils se sont suicidés.

Il existait jusqu’à présent quatre catégories d’exterminationnistes. Avec nos vingt-quatre théologiens il vient de s’en créer une cinquième. 

Voici la liste des quatre premières catégories :

1. Ceux pour qui la question de l’existence des chambres à gaz ne se pose pas pour la bonne raison... qu’elle ne se pose pas. Je renvoie ici à la « déclaration » de trente-quatre historiens. Dans Le Monde du 21 février 1979 on a pu, en effet, lire la déclaration suivante, signée de grands et petits noms de la science historique, dont le point commun, il faut le dire, est qu’à l’exception de Léon Poliakov aucun d’entre eux n’était un spécialiste de la période considérée :

Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu’il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête historique sur le sujet. Cette vérité, il nous appartenait de la rappeler simplement : il n’y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l’existence des chambres à gaz [3] ;

2. Ceux pour qui il faut bien convenir qu’il n’existe ni preuve, ni témoins de ces chambres à gaz, ce qui n’empêche pas ces chambres à gaz d’avoir existé ! Telle est la conclusion à laquelle devait aboutir Simone Veil au terme de quatre années de réflexion avec l’un de ses fils, avocat. Deux semaines après la publication de l’arrêt de la Cour d’Appel de Paris où un hommage était rendu à mes travaux sur le sujet, Simone Veil déclarait en effet :

Au cours d’un procès intenté à Faurisson pour avoir nié l’existence des chambres à gaz, ceux qui intentent le procès [ont été] contraints d’apporter la preuve formelle de la réalité des chambres à gaz. Or, chacun sait que les nazis ont détruit ces chambres à gaz et supprimé systématiquement tous les témoins [4]

3. Ceux pour qui tout ce qui concerne les chambres à gaz situées hors de la Pologne est, en fin de compte, faux, tandis que presque tout ce qui concerne les chambres à gaz situées en Pologne resterait vrai (avec de fortes hésitations sur Majdanek-Lublin et des hésitations commençantes pour Auschwitz). C’est le cas de l’ensemble des historiens exterminationnistes, aujourd’hui, au terme d’une lente évolution qui a commencé en 1960 ;

4. Ceux pour qui il n’est pas exclu que toutes ces histoires de chambres à gaz ne soient, en définitive, qu’une rumeur de guerre. C’est le cas d’Edgar Morin qui écrivait en 1981 :

Il importe, à mon avis, de re-vérifier la chambre à gaz dans les camps nazis [5].

La cinquième et dernière catégorie des auteurs exterminationnistes est constituée par les vingt-quatre auteurs qui ont produit : Les Chambres à gaz, secret d’état. Pour eux les chambres à gaz sont un dogme. Un dogme doit être tenu à l’abri de tout examen critique. Aucun vérification ou révision n’est permise. Un dogme s’accepte ou se rejette tout entier. Aux yeux de ces intégristes, on s’était engagé dans une voie dangereuse en ce qui concernait de nombreuses chambres à gaz ou des camions gazeurs. Il faut se ressaisir et retrouver la foi intégrale des années d’après-guerre. Il faut fermer les yeux sur les récentes modifications de la foi, de peur d’imaginer d’autres modifications dans l’avenir. C’est à ce prix qu’on sauvera ce qu’il reste de croyance en la magique chambre à gaz.

On ne peut évidemment pas aller plus loin. Déjà Georges Wellers, en publiant Les chambres à gaz ont existé, avait involontairement porté un terrible coup à la croyance.

1er septembre 1984



Notes

[1] R. Faurisson, « Les Tricheries de l’Album d’Auschwitz », reproduit dans le volume I des Ecrits révisionnistes (1974-1998) à la page 434.
[2] Id.
[3] L. Poliakov et P. Vidal-Naquet, « Les camps nazis et les chambres à gaz. La politique hitlérienne d'extermination : une déclaration d'historiens ».
[4] France-Soir-Magazine, 7 mai 1983, p. 47. 
[5] E. Morin, Pour sortir du XXe siècle, Paris, Fernand Nathan, 1981, p. 192.